Seigneur,
Je me demandais il y a quelques temps ce que pouvait signifier l'expérience d'une nuit de la foi. En effet, en dehors de ce que j'ai pu entendre des polémiques sur le recueil posthume
des confessions de Mère Thérésa, je n'avais aucune idée de ce que cela pouvait bien signifier. Je préfèrerais d'ailleurs croire que je l'ignore encore.
Mais en lisant et relisant l'évangile de ce dimanche, et en en ayant fait personnellement la triste et pourtant courte expérience cette semaine, je comprends mieux ce que Tu nous dis.
Tout cela se prolonge inévitablement dans le désespoir. C'est ce que Tu nous apprends à propos des disciples. Et nous qui espérions qu'il serait le libérateur d'Israël ! Alors que tu es déjà ressucité, ils n'espèrent déjà plus. Car pour eux, il ne pouvait en être ainsi. Probablement, selon eux, devais-Tu conduire la libération d'Israël, comme Moïse l'a sorti d'Egypte, comme une marche victorieuse contre Rome et le paganisme. Peut-être même aurait-on du prendre les armes et étendards pour cela... C'est du moins ce que ces disciples pensaient peut-être, du fond de leur désespoir. C'est encore aujourd'hui l'intention que les sociétés bien-pensantes prêtent à ton Eglise. La quête du pouvoir, la liberté sous la forme d'un renversement de la servitude. Paradoxe ! alors même que le Moi est au centre de tout, et t'a complètement effacé de l'équation : développement personnel, quête d'identité, individualisme forcené, ...
Pour la modernité, Tu es mort Seigneur. Remercions Nietzsche et sa folie déïcide ! Au fait, je me suis toujours demandé comment il avait pris la nouvelle en arrivant là-haut, celui-là ? Pardon, ce n'est pas une moquerie, car j'ai un profond respect pour lui, et notamment pour son intelligence de génie. Mais quelle tristesse de constater ce qu'il en a fait, et quel chemin il a contribué à nous faire prendre, moutons que nous sommes. Et quelle tristesse de voir la souffrance qu'il lui en a coûté. Aujourd'hui Tu dois l'aimer énormément cet homme là, Seigneur. Je ne sais probablement pas de quoi je parle, et pardonne-moi si je dérape, je ne voudrais pas juger à ta place. Mais je crois constater que depuis son déïcide philosophique, toute notre société occidentale semble marquée du désespoir des disciples d'Emmaüs.
Ce que je retiens surtout de ce que Tu nous dis Seigneur, c'est que dans le désespoir, Tu viens à notre rencontre et Tu chemines à nos côtés. Impossible pour nos yeux aveuglés de te reconnaitre, et pourtant Tu es là et Tu nous secoues : Comme vous êtes lent à croire ! Tu nous éclaires et Tu prépares notre regard. Personnellement, j'ai passé une semaine terrible, dans la nuit sombre de l'aveuglement, Seigneur ; jusqu'à finir par me dire que Tu n'étais finalement qu'un concept auquel j'avais décidé de croire à un moment de ma vie, parce que ça devait m'arranger. Pfff... A force de relativiser notre intelligence - ce qui, je pense, part d'une bonne intention - nous finissons par relativiser l'idée même de vérité, et tout ranger dans le grand tiroir de l'illusion, y compris Toi. C'est un comble.
Heureusement que Tu viens là, à ma rencontre, pour me sortir de ma torpeur. A un moment pourtant, Tu sembles bien mort pour moi, et il n'y a aucun espoir que je me trompe à ce sujet. C'est une réalité : j'ai réfléchis intelligemment (je crois) et rien, non vraiment rien, ne peut me raccrocher à ta réalité, en tant que libérateur aimant et miséricordieux, en tant que source de mon salut. Tout comme les disciples, et tout Jérusalem avec eux, t'ont vu mourir sur la croix, c'est incontestable. A mes yeux, Tu n'es plus là pour me guider vers la libération !
Et Toi, Tu apparais là, au coeur de mon désespoir, Tu viens me chercher et m'expliquer un peu ce que je n'ai pas bien compris sur la foi. Oui il FAUT croire pour comprendre. Mais ça, il FAUT aussi que je le comprenne pour croire, et c'est pourquoi Tu viens m'expliquer. Intellego ut credam dit l'encyclique Fides et Ratio, seulement après avoir confessé, à la suite de Saint Augustin, Credo ut intellegam. Que ce soit pour croire ou pour comprendre nous avons besoin de Toi.
Bref, convaincu par tes belles paroles, pleines de bon sens - après tout, Tu fais sens dans ma vie de tous les jours - je t'invite à te joindre à moi pour la fin de ce jour obscure. Ca m'arrange, car tout ce que Tu me dis est extrèmement réconfortant. Si c'était vrai, alors ce serait magnifique...
Ceci étant dit, je souhaite quand même que Tu te gardes le plus longtemps possible d'éprouver ma foi comme Tu l'as fait ces derniers jours. La nuit de la foi, ce n'est vraiment pas drôle, même quand c'est de courte durée ! En revanche, je souhaite plus que tout que Tu continues de m'accompagner moi, et les hommes qui ont ouvert un temps leur coeur à ta parole, pour qu'ils t'accueillent dans leur vie et que leurs coeurs brûlent de ta présence, afin que, même lorsque tout nous porte au désespoir, nous continuions d'avoir cette marque tangible de ta présence vivante et brulante en nos coeurs.
Amen.
Illustrations : en haut à gauche, Les disciples d'Emmaüs - Englebert Fisen (1718). En bas à droite, Le Souper à Emmaüs - Velasquez (1622).