Vache, il suffit que je m’absente un week-end à peine
pour que le monde soit de nouveau complètement bouleversé par des propos révolutionnaires du Pape ! Quand on rallume l’ordinateur le dimanche, on aurait presque tendance à y aller à tâtons… Bigre
et saperlipopette, il remet ça avec le préservatif. Il pourrait nous prévenir d’abord, bon sang ! L’année dernière il avait pile choisi, pour prendre l’avion, le jour où j’avais rendez-vous chez
mon médecin. « « Je vais vous examiner, vous pouvez enlever votre chemise… non vous pouvez garder votre croix… ah au fait, vous avez entendu la dernière connerie du pape ? » Et ben, non
je n’avais pas entendu le discours du pape sur le préservatif, et je n’avais donc que la version tronquée de mon médecin,
version que tous les médias du monde avait déjà repris en boucle. Et le temps que je rentre chez moi compléter l’information, certains réfléchissaient déjà comment ils allaient pouvoir accuser
Benoit XVI de crime contre l’humanité.
Là pareil, je rentre tranquille chez moi, un petit coup d’œil rapide sur les réseaux sociaux, et je m’aperçois que ça bouillonne. La révolution, le Saint Père a enfin retrouvé la raison, il a changé d’avis, fait des progrès, fait amende honorable, quoi d’autre ? Peanuts. Tempête dans un verre d’eau. Il a redit la même chose que l’année dernière. C’est juste que quand une phrase fait plus de deux lignes, ceux qui la traitent en premier ne retiennent d’abord que de la première, et se gardent la deuxième pour l’année suivante si une occasion se présente pour en parler. Bon d’accord, j’exagère un peu : ils sont partis d’un nouveau texte. Et j’aurais aimé dire qu’ils l’ont mieux compris, mais comme décidément le discours catho ne doit pas être bien audible et surtout que ceux qui sont chargés de le relayer dans la presse grand public sont un peu binaires (comprends par là que sur certains –beaucoup de - sujets ils n’arrivent à faire fonctionner qu’un seul hémisphère cérébral à la fois), ils ont juste un peu basculé dans l’interprétation inverse.
Alors bon, expliquer la position de l’Eglise, et celle du Pape en particulier, ici, je n’en vois pas l’intérêt. Et puis de toute façon j’arrive un peu à la bourre, d’autres ont déjà fait ça très bien. Tu peux, par exemple, commencer par lire l’Abbé Grosjean, enchainer sur Le Chafouin et finir par l’incontournable spécialiste du sujet dans la blogosphère catho, Incarnare. Moi je voudrais juste en profiter pour développer un peu, non pas la question du SIDA, mais celle de la contraception. Parce que, ne nous voilons pas la face, Humanae Vitae n’a pas été bien reçue, même chez les catholiques. Et c’est encore bien souvent source de débat entre cathos, entre ceux qui sont d’accord à 100% avec l’Eglise, au moins par principe, et ceux qui ont tendance à penser que l’Eglise n’a pas à fourrer son nez dans le lit conjugal. Pire, et je crois que c’est là le fond du problème, même chez les cathos convaincus, s’ils sont capables d’expliquer et de défendre la position de l’Eglise, bien peu sont capables de la justifier. Du coup, ça vire souvent au dialogue de sourds, avec comme un léger malaise du côté du catho convaincu. Oui, parce qu’au fond, il s’agit ni plus ni moins que du sens de la sexualité, comme enjeu. Et dans notre monde de consommation et en perte de sens, monde dont les cathos ne sont pas épargnés, il est devenu très difficile de convaincre en restant droit dans ses bottes.
Il y a une époque pas si lointaine, les cathos pouvaient répondre à leurs détracteurs que l’union charnelle avait vocation à procréer, point barre. Tout le reste était désordre et perversion. Sauf que, sans se l’avouer, ça avait quand même un petit côté animal, auquel on pouvait facilement rétorquer « ça n’a pas grand-chose à voir avec l’Amour ». Aujourd’hui, si tu es un catho bien formé à la doctrine morale de l’Eglise, tu expliqueras sans doute que l’union charnelle ne se conçoit que dans une ouverture à la vie, que tu es pour les méthodes de régulation naturelle, histoire de pouvoir continuer de faire zizi-panpan comme tout le monde sans toutefois avoir un enfant tous les ans de la puberté à la ménopause. Mais que, attention, ça n’a rien à voir avec de la contraception. Et là, si en face de toi, tu as un petit malin têtu, il y a des chances que tu commences à t’embrouiller dans des explications sur le fait que même si tu fais l’Amour, sans vouloir d’enfant tout de suite, tu n’es pas complètement fermé à la vie, parce que s’Il voulait, Dieu, Il est tellement balaise qu’Il pourrait te faire avoir un enfant en pleine période d’infertilité mais par contre, contre la capote Il est coincé. Et puis de toutes façons, on n'est pas des bêtes, il faut savoir se contrôler. En plus les méthodes de régulation c’est vachement mieux pour la communication dans le couple, niveau plaisir c’est le pied total, et si certains couples préfèrent encore faire l’amour sous cellophane ou avec un libidogramme complètement plat ils n’ont vraiment rien compris au bonheur.
Bon bref, généralement pour expliquer la fidélité, ça va, le naturel des relations hétérosexuelles ça va aussi, dire qu’on ne fait pas l’amour avant le mariage ça a encore un petit côté romantique qui se respecte, … mais pour expliquer que les méthodes de régulation naturelle c’est top, et que la contraception c’est caca, en général tu bredouilles un peu.
Le problème, mon coco, c’est que si tu te reconnais dans ce que je décris, cela vient surtout du fait qu’on a coupé tout un tas de nos pratiques quotidiennes de leur signification et de leur finalité autre que naturelle. Par exemple, manger : tu es capable d’expliquer que manger ça sert à faire vivre le corps, tu peux même expliquer pourquoi tu pries au moment des repas, mais réinscrire ça dans l’économie du salut… ouch. Du coup, quand il s’agit d’expliquer pourquoi tu jeûnes, et pourquoi, non, ça n’a rien à voir avec le ramadan, et bien pareil, tu bredouilles un peu. Tout ça, c’est peut-être parce qu’on a légèrement oublié ce qu’était la vocation de baptisé, et en particulier l’économie sacramentelle dans la vie du chrétien. A y est, j’ai dit un gros mot ! Je vais essayer d'expliquer un peu.
Ca ne va pas être facile à faire tenir dans un billet, parce qu’il faut vraiment remonter aux sources de l’anthropologie chrétienne pour comprendre ça, enfin je crois. Petite parenthèse… Les prêtres avec qui je sympathise finissent tous par me demander pourquoi le dimanche, quand je vais à la messe, je m'habille tout en blanc. La réponse que je leur fais est simple : c'est ma robe de mariée à moi. Je te rassure, attendu que je suis un homme, je ne m'habille pas en femme pour aller à la messe, je mets juste un pantalon blanc, une chemise blanche et des sandales, tenue que je garde exclusivement pour la messe. Pourquoi ? Rien ne m'y oblige, et je n'ai pas trouvé ça dans le catéchisme, mais la messe, je la vis, entre autre, comme une noce, pour laquelle Dieu est l'époux et l'Homme son épouse. Et un mariage, je n'ai pas pour habitude de m'y rendre habillé n'importe comment. Fin de la parenthèse.
La vie de baptisée est ordonnée à ce que l'Eglise appelle l'économie sacramentelle. Cela signifie, pour tenter de faire simple, que nous vivons, depuis notre baptême jusqu'à notre mort et notre résurrection, une préfiguration de notre vie en Dieu : la fameuse « vie du monde à venir ». Avant cette étape centrale dans l'histoire de l'humanité qui va de l'incarnation du Verbe à l'effusion de l'Esprit de Pentecôte, et qui est comme au centre de toute l’histoire, le peuple élu avait déjà reçu, par Moïse et les prophètes, l'essence de la révélation divine. L’élu par génération était déjà amené à vivre rituellement quelque chose de cette économie sacramentelle, par anticipation. C'était en particulier la fonction du Shabbat, l'après-création qui inaugure, dans la Genèse, la vie de l'Homme en communion avec Dieu. L'homme ayant chuté, Dieu dans sa patiente pédagogie, institua dans sa révélation au peuple élu, un rituel préparant l'Homme à vivre de la vie même de Dieu : un non jour, hors de l'ordre du créé, à vivre comme hors du temps, ou plutôt à vivre dans le monde, mais sans être du monde.
Puis, tout comme la révélation change de mode, en passant de la médiation des prophètes à l'incarnation du Verbe, le baptême fait passer la vie sacramentelle du mode de la médiation des rites d'un peuple élu, au mode de l'incarnation totale dans la vie des fils de Dieu. Par le baptême tu entres en quelque sorte dans le dernier Shabbat de ta vie. C'est toute ta vie de baptisé qui devient un seul et même long Shabbat. Cette vie sacramentelle culmine d'ailleurs dans l'eucharistie, où l'union substantielle de Dieu avec sa créature t’amène à vivre réellement, mais par anticipation là encore, ton union à Dieu, en participant réellement à la résurrection de son Fils.
Vivre en baptisé, ce n'est donc pas juste vivre en participant aux rites qu'on nous a enseigné, et puis faire sa vie pépère le reste du temps. Nous avons vocation à être témoins de la résurrection du Christ, 24h/24, 7 jours sur 7. Nous devons incarner la vie en Dieu, en la jouant dans la vie de ce monde, d'une certaine manière, comme des artistes chargés d'improviser cette grande pièce de théâtre qui raconte au monde ce que seront la résurrection et la vie de l'homme dans le royaume de Dieu. De même que nous avons tous notre croix à porter, nous avons tous à vivre ce dernier shabbat qui nous fait traverser la mort, après le supplice de la croix, avant de vivre la résurrection. Nous revivons cela en permanence, comme un échauffement sportif en vue de la pâque des fils de Dieu appelés à la résurrection. Bref, nous ne vivons donc pas juste le quotidien pour le plaisir, ou même encore pour faire plaisir, mais parce que cela a du sens au niveau anthropologique, que cela fait partie de l’œuvre salvatrice du Christ à laquelle nous collaborons, et que par cette économie sacramentelle, nous vivons déjà avec un pied dans le royaume qui vient.
Ce que nous vivons au quotidien, TOUT ce que nous posons comme agir, est appelé à préparer nos corps et nos âmes, à l'union avec Dieu. Et cette union n'est pas juste un concept purement spirituel. A l'image de la Vierge Marie, qui est passée corps et âme dans le royaume de Dieu, nous sommes appelés à nous unir corps et âme avec Dieu. Donc à nous unir charnellement avec Lui. C’est un mariage, le plus beau des mariages, qui nous attend. Nous sommes telle une fiancée, qui se prépare aux noces à venir avec l'Epoux. Et puisque notre vie ici bas témoigne, en la signifiant, de cette vie à venir, cela nous dit quelque chose de crucial sur le sacrement du mariage : la vie des époux, et particulièrement leur union charnelle, est une sorte de métonymie de toute la vie sacramentelle. Dans l'union charnelle des époux, nous mettons en scène, liturgiquement l'union de l'Homme et de Dieu - union dans laquelle l'Homme reçoit Dieu qui le féconde, comme l'épouse reçoit son époux. Le sacrement du mariage institue une relation entre un homme et une femme qui non seulement comme tous les sacrements, les prépare à leur union avec Dieu, mais en plus dans ce cas particulier, figure cette relation à venir. D’où la métonymie.
De plus, pour les baptisés, le mariage revêt la dignité de signe sacramentel de la grâce, en tant qu'il représente l'union du Christ et de l'Eglise. (Humanae Vitae, §8)
Est-ce que tu vois de la place pour des questions de contraception, là-dedans ? Non ? Bon, ça tombe bien. Je continue, et j'en remets une couche... L'évangile, hier, était celui des sadducéens qui demandent à Jésus, dans le cas d'une femme sept fois veuve, de qui elle serait l'épouse au jour de la résurrection. La réponse de Jésus est un abysse de méditation sur le mariage et la vie sacramentelle :
ceux qui ont été jugés dignes d'avoir part au monde à venir et à la résurrection d'entre les morts ne se marient pas, car ils ne peuvent plus mourir.
Attention, assieds-toi et répète après moi : « ils ne se marient pas car ils ne peuvent plus mourir ». Encore une fois : « ils ne se marient pas car ils ne peuvent plus mourir ». Respire profondément, et laisse murir un peu. C'est bon ? OK, si comme moi tu en déduis qu'on se marie ici bas parce qu'on est mortel, et que le mariage a donc quelque chose à voir avec notre salut et le fait de vaincre la mort, on peut donc continuer.
Le mariage, et en particulier l'union charnelle des époux qui en est le cœur, a bien quelque chose de liturgique, quelque chose qui nous fait participer à la dispensation du mystère pascal, et rend plus présent le Christ au milieu des hommes. Le mariage chrétien, c'est une sorte de ménage à trois, dans lequel le Christ s'invite au milieu du lit conjugal. Et dans une telle approche, on voit bien que la question de la contraception est complètement hors de propos. Mais si ce n'était qu'une question purement technique, comme si on demandait à l'Eglise combien de temps doit durer un coït, l'Eglise ne prendrait pas la peine de s'exprimer là-dessus. Ce n'est donc pas parce qu'une question hors sujet est venue s'inviter dans les pratiques sexuelles qu'on peut entendre nos pasteurs dénoncer la contraception. Le problème, c'est que tout comme l'union charnelle est hautement signifiante au plan du salut, et cela qu'on le veuille ou non, certaines pratiques sexuelles peuvent revêtir également beaucoup de sens, et un sens contre-salutaire. L'usage de moyens de contraception dit, et inscrit dans notre chair, quelque chose de totalement perverti de notre relation à Dieu : nous voulons vivre une spiritualité, mais nous refusons qu'elle soit féconde. Nous nous protégeons de Dieu. Nous avons peur de nous laisser transformer, et même transsubstantier par Dieu. Dieu vient pénétrer notre chair, la féconder de sa grâce, et nous refusons de laisser entrer en nous cette divine semence, qu'est la grâce de Dieu. Voilà tout ce que dit la contraception.
Si tu as eu quelques cours de morales religieuses, tu sais certainement ce qui empêche la grâce de féconder la vie de l'Homme... oui, c'est ça : le péché. La contraception n'est ni plus ni moins qu'une figure de ce péché qui empêche la grâce d'investir notre vie. Pour aller plus loin, mais j'avoue que là j'ai peur de te perdre un peu, il est rasionnable de penser que des moyens « visibles » de contraception, tels le préservatif, ayant une valeur sensible plus évidente, pervertissent encore plus le sens de l'union charnelle, puisqu'ils disent un mensonge sur Dieu. Un mensonge omniprésent dans toute l’histoire du christianisme, comme avançant inlassablement en marge de la Tradition : celui d'un Dieu qui se tiendrait à distance de l'Homme, d'un Dieu qui ne se serait pas vraiment incarné.
Tu es peut-être tenté de dire que ce ne sont là que symboles qu’on attribut à des objets bien réels, et que nos interprétations symboliques ne font pas des réalités spirituelles. Mais alors il faudra que je te répète, encore et encore, ce qui relève de l’économie sacramentelle : pourquoi vas-tu à la messe ? Pourquoi telles paroles dans la liturgie ? Pourquoi tels gestes ? Pourquoi du vrai pain et du vrai vin ? La liturgie n’est pas que symbole, elle relie notre réalité corporelle à la réalité spirituelle dans laquelle nous invite le Seigneur. Elle sculpte nos corps et nos âmes, comme l’entrainement sculpte le corps du sportif en vue de l’épreuve. De même que le péché d’Adam est présent physiquement dans nos corps, peut-être même dans nos gènes puisqu’il est admis de foi qu’il est transmis par engendrement (sauf exception de la Vierge Marie, conçue immaculée) ; de même que les saintes espèces, une fois consacrées, investissent chacune des cellules de notre corps pour le préparer, telles des granules homéopathiques, à faire cohabiter notre nature humaine avec la nature divine ; de même tout ce que nous vivons dans notre vie de baptisés marque nos corps et nos âmes, du péché au sacrement du pardon, ou encore du mariage à l’union charnelle. L’agir libre de l’homme en quête de Dieu ne lui permet pas de considérer comme insignifiant spirituellement, ou comme un à-côté de sa vie de baptisé, ce qu’il fait avec ce que même la biologie qualifie de sacré. Il y a bien une liturgie du couple, une liturgie qui ne souffre pas qu’on la consomme sans y participer pleinement, de même qu’on ne va pas à la messe juste pour bouffer.
Comme tu vois, l’important n’est pas tant de faire ou pas des enfants. Etre ouvert à la vie, ce n’est pas juste accepter d’avoir un enfant comme fruit de l’union charnelle, ou différer sa venue. Ca n’en est qu’un signe pour nos corps. Car faire des enfants, pardon, mais ce n’est pas une fin en soi. Ca n’a rien de salvateur dans le principe. Et d'ailleurs, autant que je sache, l'Eglise n'a jamais dit aux couples atteints d'infertilité de se la mettre sur l'oreille. Enfin pas à ma connaissance. C’est à la vie de Dieu qu’il faut être ouvert. Et l’on est ouvert à la vie de Dieu dans le mariage, en vivant dans sa chair l’union véritable qu’il promet de nous faire vivre avec Lui, dans la vie du monde à venir. Non, décidément, il n’y a aucune place pour la contraception dans tout ça.





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