D’avance, je préfère prévenir, voilà sans doute le billet le plus nul de ma
collection. Plus d’un mois que je tourne autour, que je le cherche, puis que je l’envoie balader, qu’il revient me taquiner… Alors, tu m’excuseras, mais c’est trop, il faut que je m’en
débarrasse. Et quoi de plus opportun que ce dimanche auquel nous nous préparons (si, si, je suis sûr que tu te prépares à dimanche) à entendre la parabole du serviteur impitoyable… car c’est
l’une des principales clefs de lecture de ce petit morceau de prière si difficile à décortiquer.
On va la faire très académique, donc, histoire que ça se tienne un minimum. Commençons par étudier l’objet central de cette demande : les offenses. Tu n’es pas sans savoir que le Notre Père est enseigné en deux endroits des évangiles. Tu as une version « complète » dans l’évangile de Matthieu (chapitre 6, versets 9 à 13) et une version « résumée » dans l’évangile de Luc (chapitre 11, versets 2 à 4). Pourtant, aucune de ces deux versions ne parle d’offense, au sens strict. Dans Matthieu, on demande : « remets-nous nos dettes ». Dans Luc : « pardonne-nous nos péchés ». Tout porte à croire que pour notre traduction française, a mis le concept de péché et celui de dette dans un shaker, qu’on a bien secoué et qu’il en est sorti le concept d’offense. Je ne vais pas épiloguer là-dessus, l’important étant de garder en tête que les évangiles ont conservé les deux termes et que cela a donc du sens. C’est ce double sens de péché et de dette que nous devons avoir en tête dans ce que nous demandons à Dieu.
Est-il bien nécessaire que je m’attarde sur le péché ? Bon d’accord, mais vite alors, parce que mon blog n’est pas un confessionnal. Le péché, nous sommes plongés dedans. Telle est notre condition. Pour ne pas se reconnaitre pécheur il faut soit être fou, soit être un menteur, soit abdiquer son humanité. Car pour pécher, il faut être libre et utiliser sa volonté. Il faut être un homme, un vrai. Or cette volonté plonge ses racines dans notre intelligence et notre raison, lesquelles sont notoirement malades et déficientes. De fait, notre volonté est donc globalement mal orientée. Non pas que je veuille le mal, car de tout mon cœur, j’ai envie du bien… mais ma notion de bien est corrompue par le péché. Là non plus, je ne vais pas épiloguer, Saint Paul l’explique beaucoup mieux que moi dans sa lettre aux Romains :
Je sais que le bien n'habite pas en moi, je veux dire dans l'être de chair que je suis. En effet, ce qui est à ma portée, c'est d'avoir envie de faire le bien, mais non pas de l'accomplir. Je ne réalise pas le bien que je voudrais, mais je fais le mal que je ne voudrais pas. Si je fais ce que je ne voudrais pas, alors ce n'est plus moi qui accomplis tout cela, c'est le péché, lui qui habite en moi. (Rom 7, 18-20)
Bon évidemment, il faut éviter, nous le savons maintenant, d’avoir une lecture trop janséniste de ce chapitre. On pourrait croire que la liberté est quasiment niée par Saint Paul. Pourtant nous sommes libres, libres de vouloir le Bien, entendu en référence à la Vérité… et en bon catéchisme, la volonté du Bien porte un nom : l’Amour. Le péché est donc tout ce qui nous détourne de l’Amour. Et le péché se manifeste donc dans tout ce que nous pouvons faire ou même ne pas faire, tandis que nous ne sommes pas pleinement investis par l’Amour. Autrement dit, tout le temps, pratiquement à chaque instant. Cela ne veut pas dire qu’il ne nous arrive pas de faire le Bien de temps en temps. Grâce à Dieu ! Oui, grâce à Dieu, justement, il nous est possible de nous approcher du Bien à la mesure qu’il nous délivre du péché. C’est aussi là que la liberté entre en ligne de compte.
Car pour que Dieu nous délivre du péché, il faut le lui demander, faire acte de « contrition », comme on dit… et accepter son pardon, évidemment. Alors nous sommes délivrés du péché, d’abord du seul fait de le lui demander. La vraie contrition en face de Dieu suffit à ce que Dieu, si miséricordieux, nous pardonne. Mais pour autant, le péché pénètre notre chair aussi vrai qu’un virus peut infecter nos cellules ou qu’un traumatisme peut créer un nœud névrotique. C’est la mort qui entre dans le corps, ainsi que nous l’enseigne la Genèse. Et contre cela, il n'y a qu'une solution : le sacrement du pardon. Le sacrement du pardon vient laver notre corps de ce péché, en profondeur, jusque dans les moindres recoins. Enfin, tout ne serait pas complètement achevé sans la pénitence qui doit suivre, et qui permet de nous laver, non plus du péché cette fois, mais de ses conséquences. Car il aura fait des dégâts. Et ces dégâts, il nous appartient de les réparer, dès lors que nous sommes bien délivrés du péché.
En résumé, la contrition stoppe l’hémorragie du péché, le sacrement purifie et recoud la plaie, la pénitence cicatrise. Je fais une parenthèse pour remarquer que de nos jours la pénitence a très mauvaise presse… elle fait un peu has-been. Pourtant elle est salutaire, et nécessaire. Moins que le sacrement, c’est entendu. Mais si vraiment tu détestes le péché, tu auras sans doute à cœur qu’il n’infecte pas de nouveau trop rapidement ta plaie. Tu auras à cœur de rééduquer ta chair, ta raison, ton intelligence. Je sais, il y a de fortes chances que tu sois de ceux qui font la moue quand on parle de mortification, ou même encore d’indulgences. Ces pratiques « désuètes » (on va dire ça comme ça) ont pourtant une vraie fonction, que nous serions avisés de ne pas négliger.
Voilà donc pour le péché, en très bref. Voyons donc maintenant la question de la dette (qui m’a obsédé ces dernières semaines au point que je me sois mis à écrire des billets sur l’économie pour me canaliser... moi... l'économie... pfff). Comme nous l’avons vu, nous manquons à chaque instant à notre obligation de faire le bien, à notre vocation à l’Amour. En cela, nous avons une dette envers Dieu, car il est l’Amour, il est la source du Bien véritable. Et il nous a tout donné, jusqu'à sacrifier son fils sur une croix, pour que, délivrés du péché, nous participions à cet Amour. Nous avons une dette envers lui, et une dette insolvable. Comme dans la parabole du serviteur impitoyable (Mt 18, 21-35), qui évoque cette somme incroyable de 60 millions de pièces d'argent. Dix mille talents, une somme pratiquement impossible à se représenter pour un disciple du Christ. Note quand même que si nous étions solvables, autrement dit en capacité de « payer » notre dette à Dieu, nous serions des truands, en lui demandant de nous la remettre. Là, il n’y a pas tellement à tergiverser : cette dette est impossible à payer par nous. Seule la miséricorde de Dieu peut remettre les compteurs à zéro.
Maintenant il faut se pencher sur la deuxième partie de la demande : « comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Regardons-y de plus près, mais sans quitter des yeux la parabole du serviteur impitoyable. Pourrait-on croire que l’on demande à Dieu de nous pardonner à la mesure dont nous pardonnons ? Oui et non. Non, car si Dieu était aussi miséricordieux que moi, nous serions mal barrés. Et oui, car comme la suite du Notre Père, dans l’évangile de Matthieu, le dit :
Car, si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera aussi. Mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, à vous non plus votre Père ne pardonnera pas vos fautes.
C’est d’ailleurs ce que nous enseigne aussi la parabole du serviteur impitoyable, mais à une nuance près. Le serviteur, incapable de remettre sa dette à celui qui lui doit, se voit jeter en prison par le maitre lorsque celui-ci l’apprend. Mais avant cela, il avait été d’abord absout. Sa dette avait été remise d’abord. Et dans la demande du Notre Père, la miséricorde de Dieu pour nous est première. Nous ne demandons donc pas à Dieu qu’il nous pardonne comme nous-même nous pardonnons. Mais qu’il nous pardonne ET que sur cet exemple nous-mêmes pardonnions.
En fait l’articulation entre les deux répond à une logique que tu peux facilement expérimenter. Il faut se souvenir ici que nous sommes solidaires. Si mon péché « offense » Dieu, d’une certaine manière, il offense aussi tous les hommes. Et toi, lorsque tu commets un péché, tu me fais du mal et tu fais du mal à toute l’humanité. Car nous sommes solidaires dans l’œuvre de Salut, comme dans la chute d'Adam. Bien sûr, si tu défailles, tu ne m’entraines pas nécessairement dans ta chute à toi. Mais tu me fais du mal. Même si je ne m’en rends pas compte. Pour illustrer avec un exemple tangible, prenons un catholique, bien étiqueté comme tel, et qui est cause de scandale. Je ne sais pas toi, mais dans ce cas j’ai une colère bien vive à souhait contre ce catholique, qui en plus du mal qu’il aura fait, salit l’Eglise et tous les catholiques avec lui. Bon, et bien tu peux étendre cette logique à toute l’humanité, et pour tout péché.
Tout ça pour dire que tu as toutes les raisons de m’en vouloir de ne pas être un saint, et j’ai toutes les raisons de t’en vouloir de ne pas être un saint non plus. Nous devrions presque nous haïr mutuellement pour cela. Nous avons une dette l’un envers l’autre. Nous pourrions évidemment nous poser pour savoir lequel de nous deux à la plus grosse (dette, je parle de dette) pour déterminer lequel est vraiment débiteur de l’autre. Mais d’abord ça ne marche pas comme ça : on ne fait pas commerce du péché. Et ensuite, nous venons de demander à Dieu de nous remettre une dette immense, infinie... c'est là que l'expérience entre en ligne de compte, pour comprendre.
Contrairement à ce naze de serviteur sans pitié, je ne peux qu’être (je l’espère) saisi de compassion envers tous ceux qui sont pécheurs, comme moi. Car regarder en face mon péché me fait mal, la contrition me tord les entrailles, et de prendre un peu la mesure de cette miséricorde infinie du Seigneur me coupe le souffle et fait jaillir mes larmes. Cette douleur que provoque la délivrance du pardon, semblable en tous points à celle d’un accouchement, est telle que je ne peux que compatir à la tienne, et à celle de tous les hommes. Le fait que le péché d’un frère me cause du tort, fut-il abominable, devient complètement secondaire par rapport à mon regret d'avoir offensé Dieu. Voilà pourquoi, si je ne suis pas en mesure de ressentir cette compassion pour mon frère, celle qui me conduit spontanément à le pardonner, alors c’est que ma propre contrition n’était sans doute pas vraie, pas complète. C’est sans doute que je n’ai pas pris la mesure du pardon de Dieu, ou de la dette que j’avais envers lui. C’est sans doute que je suis, moi aussi, un serviteur impitoyable.





Edel 10/09/2011