J'hésite, depuis bien longtemps, à me payer un Frédéric
Lenoir. Je fais un léger blocage. Je l'aime bien, il est beau gosse, people juste comme il faut, il a l'air intelligent et cultivé, facile à lire et agréable à écouter... Bref, il a tout pour
plaire... enfin presque. Parce qu'un Frédéric Lenoir, c'est un peu comme un Yannick Noah, t'as forcément un peu envie d'être son pote, mais plus consensuel et plus politiquement correct que lui,
tu meurs ! Alors bon, pour ses bouquins, forcément avant de sortir la carte bancaire on hésite un peu.
Pourtant, je comprends qu'il ait du succès, et qu'on trouve ça utile d'avoir du Frédéric Lenoir à la maison. Oui parce que Fred il a ça de pratique, c'est qu'il a beau être chrétien, il a des idées totalement solubles dans l'a-culture contemporaine. Bon, bien sur, avec du sel comme celui-là, on ne peut pas dire que la terre soit assaisonnée façon masterchef, mais au moins il passe partout. Il peut même apporter un certain côté intello, voire spirituel, à tes diners - un peu comme un plat surgelé, servi à l'assiette avec une super déco. Expert es religions, auteur prolifique, c'est un peu notre Dan Brown national, en moins riche et moins mégalo.
J'ai quand même eu quelques bouquins de lui entre les mains, qu'on m'a prêté ou offert, mais j'ai rarement réussi à dépasser le premier chapitre. Non pas qu'il soit difficile à lire, au contraire même. Mais disons que je le trouve étrangement prévisible, et non moins étrangement arbitraire ou incohérent, voire les deux. Je ne parle pas de ses romans, je ne m'y suis jamais frotté. Son discours, très théosophico-compatible, d'un Jésus, prophète, trahi par un christianisme dévoyé (sous Constantin, of course), un esprit de l'évangile perdu dans les méandres du passé, sali par des inquisiteurs meurtriers, enfoui sous des générations d'ecclésiastiques orgueilleux, despotiques, avides de pouvoir, ou simplement à côté de la plaque... j'ai venu, j'ai vu, j'ai vaincu comme dirait l'autre. J'y ai cru quelques temps aussi, comme je l'évoque ici, et bizarrement je n'ai jamais eu besoin d'avoir un doctorat pour ça.
Par contre, j'aime bien l'écouter, Fredo, en voiture, de temps en temps. Et puis bon... j'essaie de me tenir un peu au courant de ce qu'il diffuse ça et là, des fois qu'un jour ça vaudrait le coup de me payer un de ses bouquins. Ma maman, fan de Yannick Noah (c'est pour situer) m'avait offert Les métamorphoses de Dieu. Peu de temps avant elle m'avait offert un Krishnamourti, et... comment dire... on est grosso modo dans la même idéologie.
La question n'est pas de savoir si Dieu existe ou non, mais comment l'homme peut découvrir Dieu. Or, Dieu, ce n'est pas la description qu'on en fait. Le mot Dieu n'est pas Dieu. Pour le trouver, ce "réel absolu", l'esprit doit être libre, affranchi des rituels, des dogmes, du savoir et de l'expérience, dans un état d'innocence. À nous de nous préparer à recevoir Dieu sans nous fier à nos constructions intellectuelles ni à notre foi aveugle, sans l'appui d'un gourou. Simplement avec une attention sans faille à ce qui est. (A propos de Dieu, Krishnamourti)
En gros une idée de la spiritualité, pour ne pas dire de la foi, assez confortable, un peu comme si après s'être fait un panier de légumes rempli au grand marché des religions, on se disait qu'on allait être plus fort que le syncrétisme et le nihilisme réunis, et qu'on allait enfin retrouver l'essentiel : soi Dieu. J'avais pourtant essayé un peu d'expliquer à ma mère que les écoles arcanes c'était plus mon dada, que j'avais arrêté le bouddhisme parce que ça m'allait pas au teint et que non, Yannick Noah et Nicolas Hulot n'étaient pas mes hommes politiques préférés... mais je m'égare, là. Tout ça pour dire qu'aujourd'hui, en matière de religion, le libre penseur n'est pas forcément celui qui croit l'être (et qui continue pourtant de se retrouver dans mes souliers à Noël). J'en veux pour preuve l'infiltration quasi métaphysique de la pensée new age dans toutes les fibres de ce qui reste de culture à notre époque et à notre occident post-chrétien. Frédéric Lenoir n'échappe pas à la tendance. Arrière petit fils spirituel d'une Mme Blavatsky, elle aurait été certainement très fière de sa réussite sociale.
Prenons son Comment Jésus est devenu Dieu, par exemple, à notre ami Fredo. Je l'ai écouté le présenter à
la radio, et je l'ai feuilleté un peu (ça a au moins ça de bien, la Fnac). Ma première pensée a été de me dire que l'exégèse ne devait pas être sa spécialité à notre ami. En fait, le problème que
je vois me parait être surtout d'ordre méthodologique, si on évacue tout a priori de mauvaise foi. L'auteur est un chercheur, un scientifique. Normalement il est censé poser des hypothèses,
analyser l'ensemble des données dont il dispose, puis tirer des conclusions validant ou non ses hypothèses. Or, le problème de notre Fredo national, c'est qu'il prend son idée phare (la même
réchauffée dans tous ses bouquins), puis il élimine toutes les données qui seraient susceptibles de l'emmerder, et peut ensuite tranquillement démontrer la validité de cette idée. Dans son
Comment Jésus est devenu Dieu, il est par exemple capable de te regarder droit dans les yeux et de t'affirmer
que, si on regarde les évangiles, Jésus n'a jamais prétendu être Dieu... bon, sauf là, là et là. Oui ! Parce qu'il faut savoir choisir ses sources, tu comprends. Par exemple, l'évangile de Jean :
pas fiable historiquement. Douteux. Pourquoi douteux ? Ben parce que dedans, Jésus est clairement assimilé à Dieu. L'évangile ne peut donc qu'être une construction tardive, falsifiée. Et voilà
comment l'hypothèse de base sert aussi d'axiome. Tu comprends maintenant ce que je voulais dire, quand je parlais de problème méthodologique ? Après, m'est avis qu'il y a peut-être aussi un petit
problème d'exégèse, comme chez ces néo-théosophes qui te déduisent du dialogue entre Jésus et Nicodème que le grand initié Jésus enseignait la réincarnation...
Bon là, tu me diras que critiquer un bouquin en l'ayant juste feuilleté, ce n'est pas très sérieux. C'est vrai. Mais enfin une fois que tu as passé le chapitre où il a jeté arbitrairement tout ce qui risque de contredire son hypothèse, tu comprendras que ça gâche un peu le suspens pour la suite. Surtout quand dans ce qui reste du tri, on retrouve une doctrine macérée dans un siècle de propagande new age, et juste réchauffé à la sauce scientifique. Bref, tout ça pour dire qu'en général tu as déjà tout ce qu'il faut dans le titre du bouquin. Après, le reste n'est ni un essai ni une démonstration. Le mot juste, je crois, c'est tautologie. Et puisqu'on en est là, si tu t'es payé ce bouquin (désolé), je te recommande d'enchainer sur celui de Bernard Sesboüé : Christ, Seigneur et Fils de Dieu : Libre réponse à l'ouvrage de Frédéric Lenoir. Je ne sais pas ce qu'il y a dedans, en dehors de la présentation de l'éditeur. Mais comme je suis nul en critique littéraire, je pars du principe que sa réponse sera toujours mieux (et sans mal) que l'ersatz de début de critique que je fais là. Et sinon, j'inviterais bien Frédéric Lenoir, cette fois, à lire par exemple le bouquin du rabbin Jacob Neusner, dont je me suis régalé, et dont Joseph Ratzinger parle dans son livre Jésus de Nazareth : Un rabbin parle avec Jésus. L'auteur, expert dans l'étude des temps apostoliques fonde son ouvrage sur l'étude seule de l'évangile de Mathieu. Voilà qui devrait plaire à notre ami Frédéric : pas d'évangile de Jean à l'horizon. Et, tu me croiras si tu veux, mais juste à partir de cet évangile de Mathieu, l'auteur démontre que Jésus ne prétend rien de moins que d'être Dieu... et que c'est d'ailleurs un peu pour ça qu'il lui est arrivé ce qui devait lui arriver. Oui parce qu'à l'époque, soit tu le croyais et tu devenais son disciple, soit tu ne le croyais pas et donc tu le considérais comme un abominable blasphémateur, méritant la mort.
Bon, je m'égare. Je voudrais quand même dire que le Frédéric Lenoir, il a fait un truc super bien, récemment : il a lu le dernier Jean-Pierre Denis, Pourquoi le christianisme fait scandale, et il en parle dans un de ses édito. Le seul problème, c'est que je n'ai pas l'impression
qu'il l'ait vraiment bien compris. Il dit que la lecture de l'ouvrage lui a inspiré quelques réflexions, mais bizarrement, il te ressort exactement sa même vision des choses, encore et toujours
réchauffée. Pas l'impression que ce soit le bouquin qui lui ait inspiré une réflexion : mon avis c'est qu'il a surtout servi de prétexte pour son édito, sans changer une virgule aux idées de
l'éditorialiste en question.
C'est là que, pour ne pas laisser croire que je suis un indécrottable flagellateur d'écrivains, je vais en profiter pour changer de tonalité en parlant rapidement de cet ouvrage de Jean-Pierre Denis, juste pour la comparaison. Parce que c'est riche et dense, son bouquin à Jean-Pierre Denis. C'est intelligent, précis, incroyablement exhaustif. Et cette imperméabilité de Frédéric Lenoir à une réflexion si profonde et bien argumentée est bien dommage. Ceci dit, je ne vais pas me risquer à commenter d'avantage l'ouvrage : je l'ai commencé il n'y a que quelques jours et je n'ai pas encore tout fini. Mais vraiment, on s'en prend plein la poire, là pour le coup. Franchement je ne m'attendais pas à quelque chose d'approfondi à ce point, sur tous les plans : historique, sociologique, artistique, politique, philosophique (quoique là ça manque peut-être un peu), théologique évidemment aussi. Ca force l'admiration !
Je repense
notamment à cette image de la "culture chrétienne" qu'il présente sous la figure du Cèdre de Versailles de Guiseppe Penone. Très belle image que celle de l'arbre évidé. Quoique là aussi
je me permettrais bien une petite critique. Ce passage donne un peu l'impression que l'auteur, Jean-Pierre Denis, lutte pour donner une représentation parlante à son idée de la culture
chrétienne, s'enlisant un instant dans une réflexion très alambiquée. J'ai regretté qu'il n'exploite pas là - mais je ne lui en veut pas, c'est justement son chapitre qui m'en a donné l'idée -
l'image du cerf, ou plutôt des bois du cerf, d'ailleurs largement assimilée à la symbolique chrétienne. Ces bois de cerf, sont plus qu'un arbre symbolique. Ils ont ceci de particulier qu'ils
tombent chaque année, et repoussent l'année suivante toujours suivant la même forme (pourtant unique pour chaque individu) en avançant chaque année d'un nouveau stade. Comme si la forme finale
des bois était inscrite dans le code génétique de l'animal, ou comme si d'année en année les bois conservaient la mémoire de leur développement. Les bois poussent jusqu'avant la période du rut,
période avant laquelle ils meurent pour finalement être utilisé dans le grand combat pour la fécondité de l'espèce. Ainsi nous avons là une image, me semble-t-il, de ce que Jean-Pierre Denis
tente de décrire pour l'histoire de la culture chrétienne, qui grandi au coeur du monde pour sembler mourir cycliquement, puis renaitre et grandir à nouveau tout en conservant toujours la même
trame... oserais-je dire, le même esprit. A chaque cycle, l'esprit de ce christianisme scandaleux, dont nous ne voyons que les bois, peut féconder notre monde, tel l'époux du Cantique des
Cantiques.
Voilà que je m'égare encore... quoique. L'image a peut-être une certaine utilité. Car si l'image développée par Jean-Pierre Denis me parle, à moi l'intégriste qui croit qu'au fond de la culture chrétienne tout n'est pas dénué d'esprit évangélique, je ne suis pas certain qu'elle puisse avoir quelque résonnance dans l'idée que peut avoir Frédéric Lenoir de cette même culture. Pour preuve, l'édito déjà évoqué. Peut-être en revanche, l'image des bois du cerf pourraient-ils illustrer à Frédéric Lenoir que le Christ-Cerf / Christ-Chef, lorsque ses bois tombent, d'une part ce n'est pas sans avoir contribué de manière centrale à la fécondité de l'espèce, et d'autre part ce n'est pas pour que chacun puisse coller à la place, sur la tête de ce beau cerf, la perruque ou le couvre-chef de son choix. Quand les bois tombent, à la saison suivante ils repoussent, et à chaque cycle nous renouons avec toute la jeunesse et la vitalité du christianisme en même temps que nous prenons culturellement un chemin toujours fidèle à ce que furent ceux des autres âges. Ca s'appelle la Tradition vivante, tout simplement. Elle a un chemin, génétiquement enraciné dans le Christ ; elle a une vitalité qu'est celle de l'Esprit, et elle a une finalité qui est de féconder notre intelligence à travers les âges. Non, mon Fredo, la chrétienté n'est pas morte pour laisser la place à tes élucubrations. Elle est morte pour se renouveler dans l'évangile et reprendre fidèlement sa croissance dans la plus pure tradition chrétienne, celle portée par l'Eglise, d'institution divine, depuis 2000 ans. C'est ce qui fait dire notamment à la conférence des évêques de France, que l'avenir des communautés chrétiennes passera par la minorité pratiquante.
Voilà, mon cher Frédéric, si par je ne sais quel miracle du net tu en viens à lire ceci, j'espère que tu ne me haïras pas pour cette critique un peu assassine. Prends-là comme une correction fraternelle. Oui, ton discours sur la religion chrétienne mérite, il me semble, que tu y mettes un peu plus de sérieux. Voilà pourquoi je me suis permis de te tailler ce modeste costard... c'est vrai, le costard ça fait quand même plus sérieux, même si ça reste un simple code culturel ;)





do 12/11/2010
nicolas 12/11/2010
phène 13/11/2010
Mathy 10/07/2012