Mardi 11 octobre 2011 2 11 /10 /Oct /2011 11:31

radionotredame C’était le thème de l’émission à laquelle j’étais invité ce matin, sur Radio Notre Dame. Thème que je trouvais un poil polémique, mais qui ne m’embarrassait guère dans la mesure où se pose en creux d’un tel sujet une réflexion légitime, et même nécessaire, sur l’articulation entre laïcité et évangélisation. Puis j’ai pris connaissance des autres invités, et la crainte de la polémique s’est un peu emballée chez moi. Etaient invités l’humoriste et chroniqueuse Frigide Barjot, auteur de « confession d’une catho branchée » ; Daniel Hamiche président de l’observatoire de la christianophobie et que je définirais un peu comme la tête de pont des cathos identitaires ; et Jean-Michel Quillardet, président de l’observatoire international de la laïcité et ancien grand maître du Grand Orient de France. Ma première réaction, en prenant connaissance de la liste de ces invités, ça a été : qu’est-ce que je suis allé faire dans ce panier de crabes ? Bref, je ne suis pas là pour te saouler avec mes états d’âme, mais pour revenir un peu sur ce débat.

L’un des éléments les plus polémiques a été, et c’était attendu, que pour les uns les cathos étaient particulièrement « persécutés » en France (entends par là, boycotté dans les médias, chahutés dans la vie de tous les jours, régulièrement offensés par une culture explicitement anti-chrétienne, voire simplement agressés en raison de leur foi), tandis que pour l’autre d’en face, les catholiques n’étaient pas plus visés que ceux des autres religions. Un exemple illustre très bien ce point de désaccord. Nous n’en avons pas parlé à l’antenne, mais je sais que c’est quelque part dans les petits papiers de Daniel Hamiche : le fait que 85% des profanations de tombes ou de lieux de cultes visent des tombes ou lieux de cultes chrétiens. Si on s’arrête là, on donne tout de suite raison à Daniel Hamiche et son acolyte d’un jour qu’est Frigide Barjot : certes il n’y a pas de persécution sanglante des chrétiens en France, mais il y aurait bel et bien une forme de persécution touchant au culte chrétien. Soit.

Sauf que… Sauf qu’en France, environ 90% des tombes et lieux de cultes sont chrétiens. En somme, l’identification de la cible des profanations comme étant chrétienne, au strict plan statistique, n’est tout simplement pas pertinente. Pire, si on tient absolument à définir une corrélation statistique entre l’appartenance religieuse et la cible des profanations, on se rend compte que les tombes et lieux de cultes chrétiens sont statistiquement moins représentés dans les profanations que dans la globalité des tombes et lieux de cultes. C’est sans doute ce que n’aurait pas manqué de faire valoir Jean-Michel Quillardet si on lui avait sorti cet argument, si cher à Civitas par ailleurs ou encore à Christian Vanneste qui a cru bon de le faire valoir devant le gouvernement. La réalité, dans ce cas précis, c’est que toutes les profanations, comme les actes de vandalisme, sont condamnables. Point à la ligne. Tirer la couverture à soi pour essayer de se présenter comme une victime de premier plan, en particulier parce qu’on serait chrétien, me semble alors complètement inapproprié. Je l’ai dit, c’est non pertinent sur le plan statistique, et de là ça me semble en plus complètement déplacé sur le plan moral.

Attention, dans ce débat, il n’était pas question d’aborder, enfin surtout pas d’amalgamer avec la France, les persécutions des minorités chrétiennes dans certains pays comme le Pakistan, l’Irak, l’Indes, l’Egypte récemment… pour ne prendre que ceux-là. Daniel Hamiche a bien tenté de nous esquisser un moment un avenir similaire pour les chrétiens de France, et ce sera peut-être le cas un jour, mais une fois d’accord sur le fait qu’en France nous disposions de la liberté de culte et que les chrétiens n’étaient pas des citoyens de seconde zone, ce point fut clôturé.

Jean-Michel Quillardet n’a cessé de rappeler qu’il était pour la liberté d’expression, comme nous tous d’ailleurs. Mais aussi qu’il situait mal en quoi les catholiques étaient particulièrement censurés. Aux arguments de Frigide Barjot, dont l’expérience professionnelle témoigne bien de ce que dans certains grands médias il est plutôt mal vu de s’afficher catholique (elle l’a payé de sa place à la télé, si je ne m’abuse), s’oppose le fait par exemple d’une émission catholique, avec diffusion de la messe, tous les dimanches matins sur France 2, ou encore de la diffusion de la messe sur France Culture. Difficile de généraliser. Mais je ne vais pas refaire là le débat auquel Koz a participé pour les Etats Généraux du Christianisme, justement sur ce thème : les médias sont-ils anticatholiques ? Il me semble qu’il a parfaitement cerné le sujet.

Ce qui m’a beaucoup gêné dans les interventions de Frigide Barjot et de Daniel Hamiche, c’est leur réflexe d’assimiler l’idéologie partisane des médias à une sorte de complot social anticatholique. Pour beaucoup de médias, les lignes éditoriales ne sont pas catholiques, voire même peuvent laisser transpirer certains griefs rentrés contre l’Eglise. OK. C’est justement pour ça qu’on a du boulot. Au nom de quoi est-ce qu’on attendrait que des médias non catholiques nous déroulent le tapis rouge pour venir annoncer l’évangile ? Témoigner de sa foi c’est difficile, mais c’est justement le programme annoncé il y a 2000 ans. C’est un renoncement. Renoncement à la gloire terrestre, pour commencer. Qu’on vienne geindre de ce que c’est une épreuve, je ne comprends vraiment pas. De quelle Espérance pourrions-nous bien rendre compte s’il n’y avait pas d’épreuve, et même… si ça ne nous paraissait pas d’emblée insurmontable ? C’est justement parce que ça paraît cloisonné, censuré, impossible, justement parce que c’est fou, qu’il faut y aller. C’est le moment ! « si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive ». Et franchement c’est plutôt cool, chez nous. Je ne sais pas toi, mais moi je suis confiant dans le fait que je ne vais pas me faire couper la tête au bout du compte.

S’agit-il de tendre indéfiniment l’autre joue ? Oui, si on comprend bien de quoi il s’agit. La claque, le gant qu'on se prend en pleine figure, c'est un défi lancé, un défi à relever. Rien à voir avec de la soumission. Tendre l'autre joue, c'est relèver le gant. Les cathos n’intéressent pas assez les médias ? Alors si les médias sont nécessaires pour l’évangélisation, soyons créatifs, soyons inventifs, et même, avec l’aide de l’Esprit Saint, soyons géniaux. Reste tout de même la question de l’intérêt des médias dans l’évangélisation. Je mets un bémol : nous ne devons pas tant évangéliser par les médias, qu’évangéliser les médias eux-mêmes. La priorité, pour ceux des chrétiens qui se penchent sur la communication, elle est là. Désolé si tu trouves que je chipote, mais la nuance vaut le coup de s’y intéresser. Si tu veux évangéliser par les médias, comme c’est le cas de Frigide Barjot, et que les médias te censurent, tu ne peux qu’être frustré. Frigide Barjot m'a donné l'impression, peut-être à tort, de rêver d’une large audience dans laquelle elle pourrait parler de Jésus et du Pape, et en faire des superstars internationales, histoire de pouvoir convertir quelques personnes dans la masse d’auditeurs ou de spectateurs. J’avoue que c’est tentant.

Sauf que (oui encore)… Sauf que ce n’est pas l’Eglise ou le Pape que nous avons à annoncer, mais la Vérité. Et comme l’a justement dit Benoit XVI récemment, la vérité est dialogante. La Vérité ne s’annonce pas dans un message à sens unique. Elle se partage dans un dialogue de personne à personne. Va, fais-toi des amis dans les médias, trime, discute, échange et témoigne, gagne la confiance des journalistes ou des directeurs de programmes, et là ils commenceront peut-être à tendre un peu l’oreille à ce qui t’anime. Je ne doute pas que des gens soient touchés par un témoignage à la radio ou à la télé, qu’ils changent un peu d’opinion au sujet de la foi. OK, dans ce cas, encore une fois, nous sommes en démocratie, personne ne nous interdit d’être aussi créatifs que les acteurs médiatiques concurrents (sur le plan idéologique, la concurrence, j’entends). Et bravo au passage à Radio Notre Dame (et bon anniversaire) ou encore à KTO. Mais surtout, il faut cesser de fantasmer sur un grand soir (terrestre) où un catho superstar toucherait d’un coup des millions de personnes et pourrait se glorifier d’avoir converti la société en masse, sauf les cons-obtus-désespérés ou ceux qui n’ont pas la télé. Ça c’est la voie facile, c'est du fantasme bien de ce monde.

Allez Seigneur, fais de moi une star, et promis je me servirai de ma notoriété pour annoncer ta parole aux masses.

Allez Seigneur, fais-moi gagner au loto, et promis avec je sauve un max d’enfants qui meurent de faim.

Allez Seigneur, fais un miracle pour que je sois élu, et promis je gouvernerai avec justice.

C’est tentant, hein ? Oui, justement : la tentation c’est ça. Tenter Dieu. On y met toute la bonne volonté du monde, et après tout, c’est un peu de la faute à Dieu qui n’y met pas beaucoup du sien dans l’affaire. C’te nouille, voilà qu’il préfère être crucifié ! Regarde le petit passage d’évangile qui précède juste le « qu’il renonce à lui-même… tout ça » (Marc  8) :

Et, pour la première fois, il leur enseigna qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite. Jésus disait cela ouvertement. Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches. Mais Jésus se retourna et, voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »

L’agonie de Jésus, ahhh. Pascal disait que Jésus était en agonie jusqu’à la fin du monde. En effet, je pense qu’on n’a pas fini de lui en faire voir. Pour moi c’est là le cœur de ce syndrome du catho-caliméro. A un moment, parce que quand même ça commence à bien faire, on se dit qu’on a bien rempli toutes les cases, qu’on se démène au service des autres, et que le monde va quand même de plus en plus mal… Peut-être – je suggère – qu’à ce moment on refuse juste de voir que c’est un peu plus exigeant que ce qu’on croyait, et qu’on repart la queue entre les jambes comme le jeune homme qui avait de grands biens.

Tout cela m’a fait penser à l’évangile d’aujourd’hui, non sans l’intervention d’une auditrice par téléphone. Revenant sur le Piss Christ, elle a dit que cette œuvre l’avait fait marrer : « Le Christ a connu tellement pire, il a vaincu la mort, alors de l’urine vous savez… c’en est tellement ridicule que ça m’a fait rire ». Après cela elle a dit qu’il y avait bien d’autres choses qui l’indignaient : la misère, l’injustice, … L’Evangile d’aujourd’hui nous conduit exactement dans cette logique. Jésus s’adresse au pharisien en lui reprochant de purifier l’extérieur de la coupe, mais de ne pas s’occuper de la pureté intérieure. La coupe, c’est une figure du don de la vie, et donc associée au Christ, une figure de son sacrifice. Loin de moi d’accuser les indignés de la christianophobie d’être impurs de l’intérieur… du moins pas plus que moi. Mais sur le côté extérieur, que dire de ce fantasme d’une Eglise respectée par tous, splendide, glorieuse, qu’on écouterait de partout avec autorité ? N’est-ce pas s’occuper de purifier l’extérieur ? On peut penser que c’est un passage nécessaire pour toucher et purifier l’intérieur, on peut même penser tout ce qu'on veut… mais ce n’est pas ce que dit Jésus.

Jésus donne la clé, d’une limpidité qu’on aimerait trouver dans chacun de ses enseignements (oui, parce que Seigneur, des fois tu es un poil difficile à comprendre du premier coup). C’est sans ambiguïté : Donnez plutôt en aumônes ce que vous avez, et alors tout sera pur pour vous. C’est simple ! Enfin, simple à comprendre évidemment, parce qu’à faire c’est une autre paire de manches. Il ne dit pas, allez défiler de Bastille à Nation avec vos pancartes, faites des pétitions et trépignez jusqu’à ce qu’on vous fasse la charité d’un peu de temps d’antenne. Il te dit de t’occuper de ton petit intérieur à toi, de faire le ménage dans ton cœur, de virer tout ce qui l'encombre… quand tu auras viré tous les meubles, il pourra enfin faire la poussière : il purifiera l’intérieur ET l’extérieur. Si tu trouves que ça ne va pas assez vite, c’est sans doute que tu as dû laisser quelques bibelots à trainer.

Après, je reconnais, moi le premier, c’est trop demander, là tout de suite. S'abandonner totalement. Comment c'est possible ? Et puis de toute façon, on ne peut pas attendre d’être un saint François d’Assise pour aller à la rencontre de l’autre et évangéliser. En effet, et même au contraire : c’est en allant évangéliser, dans cette relation dialogante à l’autre, qu’on purifie l’intérieur aussi. D'abord parce qu'on y laisse toujours un peu des plumes, et que c'est ça de moins à mettre à la déchetterie ensuite. Et puis aussi parce qu'on donne quelque chose de soi, et que ce don prépare aussi au renoncement. Il ne s'agit pas non plus d'attendre d'être saint pour oeuvrer pour la justice. Mais le justicier animé par la foi est un justicier intelligent, un justicier aimant et miséricordieux. C'est quelqu'un qui va à la rencontre de l'autre. Tu trouves que telle daube artistique est une agression à ta foi, avec tout ton amour et ta bienveillance, fais-le savoir à l'élu responsable. Pas parce que la daube en question salit ton identité chrétienne, mais parce que tu penses qu'elle nuit au bien, au juste. Et pour être sûr de ne pas être dans un combat identitaire déguisé, n'oublie pas de faire de même quand on portera atteinte à une autre foi ou une autre conscience que la tienne.

Bref, tout ça pour dire que c'est très exigeant. Mais ça ne permet pas de faire comme si on n’avait pas compris la consigne (message à Frigide qui me disait à l'antenne ne pas avoir compris ça comme ça). Va, vends ce que tu possèdes, donne tout aux pauvres. Ici encore : donnez en aumônes ce que vous avez. Benoit XVI l’a redit récemment en Allemagne, il me semble : la société a besoin de saints. Bien plus que d'une superstar, ou d’émissions télévisées aux heures de grande écoute. Si tu as l’impression de ne pas avoir les moyens de convaincre ou de faire aimer l’évangile à ton prochain, c’est de ce côté-là qu’il faut regarder en premier : ta propre conversion.

C’est ce que je pense avoir compris de la vocation baptismale : toujours plus exigeante de sainteté. Soit mon témoignage s’enlise un jour dans le confort d’un catho qui pense être déjà un bon ouvrier du Seigneur, et alors malheur à moi. Soit j’accepte d’aller jusqu’au don de ma vie, si le Seigneur l’exige. Et je nous vois mal, si un jour toi ou moi étions glorieusement appelés au sacrifice de nos vies, nous entendre prononcer comme dernière prière : « c’est trop injuste ! ». Définitivement, Caliméro n’était pas catholique.

Par Pneumatis - Publié dans : Eglise
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