Mardi 25 octobre 2011 2 25 /10 /Oct /2011 13:51

boutin2012-slider.png Elle n’est pas nouvelle cette idée, mais tout de même, je ne vais pas y aller par quatre chemins : cette mesure proposée par Christine Boutin dans le cadre de sa candidature en 2012 est tout simplement géniale. Suffisamment pour qu’on la souligne bien et qu’on la mette à l’honneur.

Sauf que comme je t’en parle pour la première fois ici, un petit rappel s’impose : le dividende universel, c’est quoi ? Ce serait une somme d’argent versée à tous les citoyens sans aucune condition, depuis la naissance jusqu’à la mort. En l’état actuel de l’économie et dans le cadre du projet de réforme fiscale du Parti Chrétien Démocrate, ce dividende s’élèverait à 200 euros par mois et par personne de la naissance jusqu’à la majorité, et de 400 euros de la majorité à la mort. Voilà une des idées phares de Christine Boutin, qu’elle défend depuis très longtemps et qui n’a commencé à faire un tout petit peu parler d’elle en dehors du Parti Chrétien Démocrate que depuis que Dominique de Villepin a lui-même proposé dans son programme en vue de la présidentielle 2012, de mettre en place un revenu citoyen – proposition qui n’a pas grand-chose à voir avec le dividende universel, mais qui a contribué à faire passer la pilule d’une possible révolution au niveau de l’économie nationale. Il est à noter aussi que la notion de revenu universel faisait également partie du programme des Verts en 2007.

Pourquoi est-ce que je trouve cette idée proprement géniale ? J’avoue, je suis au moins autant séduit par le concept que par sa sémantique économique. Le dividende, par définition, est une redistribution des revenus du capital. De quoi est-ce que l’ensemble des citoyens d’un pays, sans distinction, sont donc actionnaires ? D’une chose que nous partageons tous et qui est la première richesse de notre société : le capital humain. Tu vois où je veux en venir…

La doctrine sociale de l’Eglise qui a une grande importance pour moi, nous disait déjà ceci depuis longtemps :

Dans la vie économico-sociale aussi, il faut honorer et promouvoir la dignité de la personne humaine, sa vocation intégrale et le bien de toute la société. C’est l’homme en effet qui est l’auteur, le centre et le but de toute la vie économico-sociale. (Gaudium et Spes, 63)

A cette recommandation qu’on a souvent repris avec cette formule « il faut remettre l’Homme au centre de l’économie » sans souvent n’y ajouter rien d’autre que du flou, l’Eglise a ajouté des précisions, dont celle qui devait fixer les bases élémentaires d’un libéralisme bien compris (et qui n’a donc rien à voir avec un certain néolibéralisme qui excelle dans la dérégulation) :

Avant même la logique des échanges à parité et des formes de la justice qui les régissent, il y a un certain dû à l'homme parce qu'il est homme, en raison de son éminente dignité. Ce dû comporte inséparablement la possibilité de survivre et celle d'apporter une contribution active au bien commun de l'humanité. (Centesimus Annus, 34)

Un libéralisme bien compris est, au niveau économique, un système dans lequel le rôle de l’état se limite à garantir la liberté de chaque individu, comprise comme responsabilité individuelle de contribuer au bien commun. Non seulement donc la liberté individuelle n’est pas licence de céder à toutes ses pulsions, mais en plus, cette liberté devant être assurée pour tous, elle impose à l’état de mettre en place des règles, des lois et des mécanismes garantissant leur application afin qu’aucune liberté individuelle ne soit injustement étouffée par une autre. Elle suppose, par exemple, de garantir l’accès (libre) à la nourriture et aux soins, ou encore au logement. Car on n’est pas libre de contribuer au bien commun lorsqu’on est affamé ou sans abris. Et elle suppose que ses règles ne permettent pas d’affamer ou de plonger autrui dans la misère, directement ou indirectement, en toute impunité (et sans son consentement, puisqu’il convient d’être précis). Toujours dans cet esprit, doit être garanti le fait que nul individu ne soit marginalisé ou exclu, de sorte qu’il puisse « inséparablement » survivre et contribuer activement au bien commun de l’humanité.

Il faut donc rendre accessible à l’homme tout ce dont il a besoin pour mener une vie vraiment humaine, par exemple : nourriture, vêtement, habitat, droit de choisir librement son état de vie et de fonder une famille, droit à l’éducation, au travail, à la réputation, au respect, à une information convenable, droit d’agir selon la droite règle de sa conscience, droit à la sauvegarde de la vie privée et à une juste liberté, y compris en matière religieuse. (Gaudium et Spes, 26)

Une des réponses souvent apportées à ce devoir de l’état, c’est le plein emploi. Si tout le monde travaille, non seulement tout le monde a un salaire lui permettant de vivre, mais en plus, tout le monde est activement intégré dans la société. Soit. Sauf que la réponse au plein emploi, comme on ne peut pas obliger les entreprises à embaucher, c’est de faire de tous les chômeurs des fonctionnaires, jusqu’à aller dans ce travers insupportable de leur imposer des travaux d’intérêts généraux en contrepartie de leur indemnité de demandeur d’emploi.

J’avoue ne pas maitriser les ressorts économiques en jeu dans le retour au plein emploi, mais ce que je sais c’est qu’il est l’Eldorado de n’importe quel gouvernement, et que si c’était faisable, hop comme ça d’un coup d’idée géniale, ce serait déjà fait. Ce que je sais aussi, c’est qu’on ne résout pas la question en inventant des emplois fictifs dans la fonction publique, pour salarier le chômeur. La proposition d’une certaine Coline Serreau d’embaucher des mangeurs de crottes pour la ville de Paris (dans son film La belle verte) devrait – avis aux politiciens en mal d’idées géniales – rester du domaine de l’humour potache, comme son auteur l'a conçue.

Si le plein emploi ne peut être à lui seul la garantie de la survie et de la libre contribution de chacun au bien commun, les solutions alternatives ne peuvent pas non plus s’apparenter à de l’assistanat. Pour reprendre Saint Paul :

Et quand nous étions chez vous, nous vous donnions cette consigne : si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus. Or, nous apprenons que certains parmi vous vivent dans l'oisiveté, affairés sans rien faire. A ceux-là, nous adressons dans le Seigneur Jésus Christ cet ordre et cet appel : qu'ils travaillent dans le calme pour manger le pain qu'ils auront gagné. Mais vous, frères, ne vous lassez pas de faire le bien. Si quelqu'un n'obéit pas à ce que nous disons dans cette lettre, signalez-le ; ne le fréquentez pas, pour qu'il soit couvert de confusion ; et ne le considérez pas comme un ennemi, mais avertissez-le comme un frère. (2 Thessaloniciens 3, 10-15)

Il est bien ici question de qui ne veut pas travailler, pas de qui ne peut pas. Plus encore que la nécessité de vouloir travailler pour survivre, s’ajoute ici ce devoir de contribuer au bien commun sans lequel nous serions légitimes à avertir fraternellement l’égoïste, en plus de ne pas rémunérer le glandeur. Si ces situations peuvent se rencontrer, il est évident qu’on ne peut pas résumer la question de l’emploi et du chômage à cela, bien au contraire même, et qu’il faut se souvenir de ce que Gaudium et Spes nous énumère plus haut, notamment le droit au travail. Notre société est ainsi faite qu’il ne suffit pas de vouloir travailler pour le pouvoir. L’incitation pour les demandeurs d'emploi n’est donc qu’un ressort périphérique à cette question.

Mais je me suis beaucoup éloigné du sujet, semble-t-il. Si si, je reconnais. Tout ça pour dire que le dividende universel ne saurait donc être de l’assistanat, et on le voit bien, ne saurait de toute façon suffire à subvenir aux conditions élémentaires d’une vraie liberté. Néanmoins, il constitue tout à la fois un capital accumulé dans l’enfance, et de fait un tremplin pour la vie active, tout comme il constitue un complément de revenu utile pour assurer certains des besoins minimum comme l’accès à la nourriture.

Le fait que ce DU soit distribué sans conditions, de ressources notamment, peut paraître a priori injuste. C'est vrai, donner de l'argent à ceux qui vivent déjà dans l'opulence, ça a un côté panier-percé. Mais cela contribue justement à ne pas faire de ce dividende une assistance chômage ou un simple revenu d’insertion. Associé à une remise à plat de la fiscalité comme le propose Christine Boutin, pour une personne riche qui percevrait ce dividende, cela ne changerait pas grand-chose dans ses ressources. Son dividende repartirait sans doute en grande partie en impôts. Pour une personne avec de très faibles ressources, voire sans ressources, ce dividende pourrait lui permettre de contribuer très modestement à l’impôt (et donc à l’effort de solidarité nationale, ce qui est un gage supplémentaire de sa non-exclusion dans le grand chantier du bien commun), mais également à lui assurer une base de survie.

Finalement, c’est tout cela qu’il y a de séduisant dans ce dispositif. Mettre tout le monde sur le même plan vis-à-vis de ce qui n’est pas un salaire ou une allocation, mais un dividende ; un revenu du capital humain de notre.

Je voudrais rappeler à tous, et surtout aux gouvernants engagés à donner un nouveau profil aux bases économiques et sociales du monde, que l’homme, la personne, dans son intégrité, est le premier capital à sauvegarder et à valoriser. (Caritas in Veritate, 25)

Valoriser le capital humain en terme de dividende, et je précise bien, dans l’état actuel de notre économie, je trouve qu’on pouvait difficilement faire plus génial. Jusque dans, et presqu'avant toutes choses, dans la sémantique de ce concept. Bien sûr, on pourrait dire que de faire de l’humain une valeur financière pose un souci, et qu’il ne faudrait pas prendre cette notion de capital humain à la lettre. On a en effet le choix : on révolutionne l’économie en relativisant complètement la mesure financière de l’activité économique (en y mettant du don et de la gratuité, pour reprendre Caritas in Veritate). Ou, en attendant une bascule radicale qui n’est même pas encore amorcée, on converti de l’intérieur la réduction mercantile de l’économie, en y semant au cœur une « nouvelle valeur » économique qu’est la dignité humaine. Cette valorisation financière du capital que constitue l’articulation sociale de la dignité humaine est alors à l’économie ce que l’inculturation est à l’humanisme intégral. La dignité humaine pénétrant l’économie par sa valorisation – mais sans marchandisation – peut alors féconder cette économie en introduisant une valeur qui ne se marchande pas, une valeur universelle : la dignité humaine.

Cette idée que nous soyons tous des actionnaires, depuis notre naissance, de ce capital social qu’est l’humanité me semble un pas déterminant pour sortir peu à peu d’une économie individualiste, matérialiste et mercantile, et pour amorcer le virage espéré vers une économie responsable, ordonnée au bien commun. Une idée géniale !

 

PS : la notion de dividende universel, prise à l’échelle des théories monétaires, pourrait être bien plus révolutionnaire qu’il n’y parait, puisque théorisée dans le cadre du crédit social, elle se présente comme une alternative d’équilibre monétaire au système d’argent-dette. C’est, je pense, dans ce sens que Christine Boutin rappelle que ce dividende universel constitue un héritage, et donc aussi un devoir qui s’impose à nous pour les générations futures, de dégager de notre activité économique un dividende permettant de redistribuer entre les citoyens l’augmentation de masse monétaire que générerait la croissance. C’est en effet quelque chose à garder en tête. Mais cela me semble tout de même un aspect secondaire de cette mesure qui, dans l’immédiat, constitue déjà une avancée majeure et applicable au niveau national, sans attendre de l’économie mondiale qu’elle sorte de l’argent-dette, et sans tabler sur une hypothétique croissance qui, si elle devait être un critère de ce dispositif ici et maintenant, le décrédibiliserait d’office.

Par Pneumatis - Publié dans : Economie
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