La famine est déclarée dans la corne de l’Afrique. Il y a un besoin urgent de « pain » et il semble que là-bas, l’heure ne soit pas tellement au divertissement. D’ailleurs, ils ne sont tellement pas divertissants, ces affamés de somaliens, que l’opinion publique s’en soucie comme d’un fait divers parmi d’autres. Chez nous, les milliers de somaliens qui crèvent de faim sont concurrencés par le décès d’un participant d’émission de télé-réalité. C’est dire que, du pain et des jeux, chez nous s’il faut choisir, on a déjà choisi. Pour l’opinion publique internationale, l’ONU a beau secouer le prunier médiatique, les quelques rares dépêches qui tombent ça et là ne vont pas faire exploser la cagnotte des dons en provenance de nos pays « médiatiquement » sous-développés. En même temps, c’est la crise, il faut bien le dire. Chacun ses problèmes, non ?
Regarde les émeutes en Angleterre, maintenant. C’est la famine aussi … ah non, attends. Là-bas, ce n’est pas côté pain qu’on est en manque, c’est côté jeux. Oui, ce sont les émeutes de consommateurs furieux de ne plus pouvoir consommer comme on les incite à le faire. Alors ils pillent : les magasins de portables, de télés, de mode aussi. On pille du divertissement et du paraitre. On réclame des jeux. Comme le disait récemment le sociologue Zygmunt Bauman, à propos desdites émeutes : « The fullness of consumer enjoyment means fullness of life ». Cette société de consommation, c’est aussi la nôtre, sois honnête avec moi-même. Celle du pouvoir d’achat, du « travailler plus pour gagner plus », définition même de la cupidité, qui sous ses airs de sagesse (la cupidité, ça se mérite), a eu son lot d’affrontements et de voitures brûlées.
Oui, parce que comme le dit d’ailleurs Bauman, nous sommes identifiés à des consommateurs. Et si toi et moi avons eu le malheur d’acquiescer à cela, alors ne plus pouvoir consommer, c’est comme être privés de notre humanité, de notre dignité. Alors on s’indigne : on veut encore espérer dans la sainte consommation. C’est ce que font les jeunes espagnoles : ils s’indignent. Pour la bonne cause, cela dit. Manifestations non violentes, demandes centrées autour du service social, d’un peu plus d’équité, etc… La jeunesse à qui on ne peut plus promettre de gouter au paradis dans les centres commerciaux se lève et se rend compte que si ça continue comme ça, elle risque de se retrouver comme en Somalie. Chez nous, gloire à Stéphane Hessel, qui a (presque) tout compris.
Dans tout cela, nous chrétiens, nous avons une lourde responsabilité. Nous sommes là devant le spectacle de ces somaliens décharnés à implorer le Seigneur, à nous indigner aussi, sans doute… Dans l’évangile du dimanche d’il y a deux semaines, le premier récit de la multiplication des pains, Jésus nous répond d’une manière proprement assommante ! K.O. pour le compte, qui entend cette parole : donnez-leur vous-même à manger, dit-il à ses disciples qui se plaignent. Oui parce que tu comprends, les pauvres gens, il fallait vite les renvoyer dans les villages, avant que les magasins ne ferment. C’est pas le tout d’enseigner la bonne nouvelle, tout ça, mais y a des horaires à tenir, quand même. Un minimum, quoi… Non non, le chef, il a dit : donnez-leur vous-même à manger.
Bam ! Nous n’avons pas assez. Dans le récit, les disciples n’ont que cinq pains et deux poissons, pour cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants. Cette ressource est une figure du Tanakh : les cinq livres de la Thorah, la fameuse manne descendue du ciel + les Nevi’im (Les prophètes) + Les Ketouvim (Les autres écrits : Psaumes, Proverbes, etc…). Les disciples n’ont pas assez de nourriture, mais ils ont une nourriture qui a du sens. Là, le Seigneur peut faire le reste : prononcer la bénédiction et donner en surabondance. En récoltant douze paniers de morceaux restants, la nourriture prend alors une dimension universelle. Par le don des disciples, par le sens et la grâce de Dieu, on peut nourrir la terre entière.
Il n’en reste pas moins que nous devons donner nous-même à manger, et l’offrir en confiance au Seigneur. D’une certaine manière, c’est ce qui se passe en Espagne. En ce moment, un million de jeunes disciples converge à l’appel du Pape vers Madrid pour les Journées Mondiale de la Jeunesse. La dimension économique n’a pas échappé à ceux qui s’indignent là-bas. Ils ne veulent pas que la visite du Pape soit financée avec leurs impôts. Ça tombe bien, ce n’est pas le cas. Ils se seraient donc fatigués moins inutilement en protestant contre autre chose, ce coup-ci. S’ils veulent des idées, par exemple, ils peuvent s’indigner du financement à coup de dizaines de millions d’euros, du circuit du Grand Prix d’Espagne, qui permet à quelques millionnaires de faire la course en voiture, et à quelques milliardaires de le rester (je t'interdis de vomir sur mon blog !).
Certes, pour un événement d’une telle ampleur, qu’il soit sportif ou religieux, l’état doit assurer des services particuliers. En général, c’est largement compensé par les retombées économiques, sauf quand « l’événement » se déroule comme à Londres cette semaine, si tu vois ce que je veux dire. Là, pour les JMJ c'est claire : « Les Journées Mondiales de la Jeunesse ne coûteront pas un euro au contribuable espagnol et injecteront 100 millions d’euros dans l’économie espagnole ». Sur le strict plan économique, on trouve généralement de meilleures raisons de s’indigner. Bref, fausse polémique, savamment entretenue par l’AFP pour les besoins de sa cause anti-catholique. Je ne vais pas dévier plus longtemps.
En quoi donc est-ce que ces Journées Mondiales de la Jeunesse répondent à cette demande : donnez-leur vous-même à manger ? Parce qu’elles apportent avec ces quelques 100 millions d’euros une nourriture qui a du sens. Parce que contrairement à un Grand Prix de Formule 1, ce rassemblement est centré sur Dieu, et sur le prochain. Parce que ce n’est pas d’un Grand Prix de Formule 1 que nait un nouvel élan de solidarité pour les somaliens. Parce qu’avec la meilleure volonté du monde, un sportif millionnaire qui parraine une œuvre caritative reste un millionnaire qui fait fantasmer les consommateurs frustrées que nous sommes, sur fond d'orgie d'essence, donc de pollution, et d'incitation à l'excès de vitesse sur la route (si si, j'ai dit).
Evidemment, si on voulait être parfait, peut-être – je dis bien peut-être – aurait-il fallu organiser les JMJ en Somalie. Tu comprends que, du fait de l’absence de gouvernement là-bas et de l’anarchie qui y règne, cela pose des problèmes politiques autrement plus complexes que les quelques manifestants espagnols à gérer. Là-bas, quand on n’aime pas un chrétien (ce qui arrive assez souvent dans les pays où une autre religion est largement dominante), on ne se contente pas de protester avec des pancartes. Les chrétiens sont courageux, mais pas téméraires. Alors l’Espagne, c’est un premier pas, et un pas qui a du sens. Car les puissances occidentales, dont fait partie l’Espagne malgré ses difficultés économiques, ont un rôle essentiel à jouer dans la distribution du pain pour tous. Comme c’est le cas pour notre pays aussi. Il y a une crise de la dette pour des grandes puissances qui ne cessent d’emprunter aux générations futures, sans penser aux conséquences. Pour cette dette, nous n’avons personne à qui demander de la remettre, sinon à Dieu. « Remets-nous nos dette », voilà une demande bien d’actualité pour nous. Mais elle suppose que nous-mêmes soyons capables de remettre leur dette à ceux qui nous doivent. C’était dans l'évangile d'hier.
Oui, nous avons une lourde responsabilité, nous chrétiens : si l’économie mondiale ne peut sortir de son ornière que par le don, la gratuité, alors nous sommes à l’avant-garde. Non seulement c’est notre devoir, pressés que nous sommes par le commandement d’amour de Dieu. Mais vient aussi le moment où ce sera vers nous que tous les regards se tourneront. Si ce n’est pas déjà le cas. Sont-ils ce qu’ils prétendent être, ces chrétiens ? Les hébreux se sont laissé tenter à suivre Moïse hors d’Egypte. Mais souffrant de la faim dans le désert, ils ne lui ont pas épargné cette question. Nous qui rendons témoignage du Christ, cette attente nous brûle par son imminence. Et la question est angoissante, à moi qui suis de cette classe moyenne si revendicatrice : je me suis installé, confortablement avec ma famille, je travaille sans trop de peine et le plus gros, de loin, de ce que je gagne est destiné à financer ce confort. D’autres meurent de faim. Cela m’est-il si insupportable, finalement, que je continue de vivre ainsi ? Quel témoignage est-ce que je donne ? Quelle cohérence ? J’ai une dette envers ceux qui meurent de faim, et mes quelques donations en échange de crédits d’impôts n’en remboursent même pas les intérêts. J’ai une dette, car « Ce n’est pas de ton bien que tu fais largesse aux pauvres, tu lui rends ce qui lui appartient » disait Saint Ambroise.
L’amour dans la vérité place l’homme devant l’étonnante expérience du don. La gratuité est présente dans sa vie sous de multiples formes qui souvent ne sont pas reconnues en raison d’une vision de l’existence purement productiviste et utilitariste. L’être humain est fait pour le don; c’est le don qui exprime et réalise sa dimension de transcendance. (Benoit XVI, Caritas in Veritate)
Donnez-leur vous-même à manger. Nous n’avons d’autre choix que de donner, donner tout ce que nous pouvons donner, si nous ne voulons pas être complices de la catastrophe économique qui se profile. Donner aux pauvres, leur rendre ce que nous leur devons, donner même à nos ennemis, donner, donner et donner encore. Donner du pain, mais donner aussi du sens, témoigner. Pour donner du pain, il faut savoir se priver et partager, voire comme le Christ, se sacrifier. Pour témoigner, il faut se nourrir quotidiennement de la Parole de Dieu. Si en d’autres temps ou d’autre lieu, être chrétien pouvait signifier mourir en martyr sous les persécutions et la torture, il se peut qu’aujourd’hui nous soyons appelés à une forme renouvelée de ce témoignage. Pas dans une arène, mais dans un sacrifice authentique de soi, un don inconditionnel. Pour tout cela finalement, encore faut-il avoir reçu les cinq pains et les deux poissons. Sans doute cela n’est-il possible que si nous sommes « Enracinés et fondés en Christ, affermis dans la foi ». Mais quel devoir pressant, alors !





Corine 12/08/2011
Jocelyn Girard 12/08/2011