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Dimanche 30 mars 2008
Mon Seigneur et mon Dieu,

Ca fait drôle : je crois que c'est la première fois que je t'écris. C'est vrai, ce n'est pas un moyen d'expression que je te destine naturellement. Pourquoi ? Probablement parce que naturellement la prière est intérieure, parlée ou chantée... Après tout, il parait tellement évident que tu es là devant moi quand je prie, ou encore là en mon sein... Non ?

Non effectivement, ce n'est pas évident du tout, pas plus que tu ne lis ce que j'écris. Et prétendre le contraire serait me mentir à moi-même. Rien de tout cela n'est évident. Non, Seigneur je ne te vois pas. Je te prie, mais ne te sens pas, ne te touche pas, ne t'entends pas. Alors, comment savoir que tu es là dans ma prière ? Tu dis "Heureux ceux qui croient sans avoir vu", et je dis Amen ! Mais, quelque part au fond de moi je pense... si seulement je pouvais te voir et te toucher ! Quel croyant n'en rêve pas un tout petit peu. J'ai l'impression, avec toi Seigneur, de vivre de ces amours à distance où l'on s'envoi des lettres mais ne s'enlace jamais, où l'on se parle de choses que l'on ferait... si on était ensemble.

Le doute de Thomas - Le Caravage
Explique-moi, mon Seigneur, quelle est cette béatitude que Tu nous donne et qui est si improbable ! Heureux ceux qui croient sans avoir vu... J'ai envie de crier de toutes mes forces : Non !!! Heureux ceux qui ont vu ! Heureux les disciples d'Emmaüs ! Heureux ceux-là pour qui tu as rompu le pain et dont tu as ouvert l'esprit à l'intelligence des Ecritures ! Heureux, surtout, Thomas, dont tu laissas mettre le doigt sur tes plaies et la main dans ton côté ! Heureux enfin ceux qui te verront monter aux cieux et revenir dans la gloire...

Suis-je mécréant, Seigneur, parce que je veux voir ? Suis-je endurci parce que je veux toucher ? Probablement oui, car cela signifie que je suis trop attaché aux choses de ce monde. Probablement trop attaché à la valeur du sensible, c'est ce que je dois en comprendre. Pourtant j'ai confiance en Toi, Seigneur : je ne vois pas les marques des clous, mais je les sais indispensable à notre salut. Je ne vois pas ton corps glorieux, mais je ne peux douter qu'il soit justement ce salut.

Mais tout de même, je ne comprends pas ! S'il convient de ne pas avoir vu, pourquoi es-Tu apparu à tes disciples ? Pourquoi, si on est heureux de croire ainsi, t'es-Tu manifesté ? Ne voulais-Tu pas que tes disciples soient heureux ? ou furent-ils juste l'exception qui confirme la règle ? Ca ne tient pas debout !

Franchement j'aime bien ton disciple Thomas, parce qu'à lui seul il porte tout le fardeau de l'incrédulité du monde. Tout ça parce qu'il est arrivé un peu après la bataille. Car en réalité, pas un seul de tes disciples n'a cru la magdaléene quand elle est revenue en courant du tombeau. Alors, dis-moi Seigneur, qu'as-Tu voulu nous dire exactement de cette huitaine qui s'écoule avant que Tu ne laisses le jumeau toucher tes plaies ? Pourquoi as-tu attendu huit jours ? J'ai mille questions à Te poser, et donc beaucoup trop pour aujourd'hui. Mais crois-moi, je veux tout saisir de Ta parole.

Crois-Tu que ce soit aussi exigeant que la volonté de Thomas ? Trop audacieux, comme la demande des fils de Zébédée, qui voulaient siéger prêt de Toi ? Je me demande soudain si il n'y aurait pas dans la demande de Thomas quelque chose d'aussi important que dans cette requête de Jacques et Jean ; quelque chose comme de partager la coupe de ton sacrifice. Est-ce ça que cela signifie Seigneur, toucher tes plaies ? Est-ce les prendre sur soi et partager ta passion ? "Allons-y nous aussi, pour mourir avec lui !" osait ce même Thomas pour ressuciter avec Lazare. Ne serait-ce pas tout simplement folie pour les hommes que de vouloir toucher les plaies pour croire ! Folie que seul l'audace de Thomas risquerait...

En fait, je retiens surtout une chose de ce que Tu nous apprends avec Thomas. Comme l'a dit ton cher serviteur, notre Pape Benoit XVI (dans son audience générale du 27/09/2006) : "Thomas pense que les signes qualifiant l'identité de Jésus sont désormais surtout les plaies, par lesquelles se révèle à quel point il nous a aimés. En cela l'apôtre ne se trompe pas".

L’Incrédulité de saint Thomas - Rembrandt
Vois-tu si nous discutions autrement que par écrit, je crois qu'il y aurait eu un blanc à cet instant... car je réalise soudain que je ne sais pas ce que je demande quand je Te dis Je veux toucher. Peut-être finalement ne suis-je pas si malheureux de croire sans avoir vu. Peut-être est-ce la condition d'un amour paisible, pour lequel je n'aurai pas à subir torture, souffrances et martyr. Car en y réfléchissant, tes disciples n'ont connu que persécutions à ta suite. Alors peut-être cette béatitude Heureux ceux qui croient sans avoir vu, qui n'a de sens qu'après ta résurrection, est-elle un contre-pied à celle de Ton sermon sur la montagne Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux. Ainsi tu laisses, sans rien leur promettre de plus, à tous tes croyants pêcheurs et vulnérables comme moi, un espoir de salut, par-delà même le scandale de la croix.

Ainsi je suis heureux comme les disciples si Tu m'invite de toi-même à porter un peu de ta croix ; mais heureux serais-je quoiqu'il arrive si je n'ai pas à souffrir la réalité de tes plaies. Si je ne peux assumer le signe des clous et toucher ta souffrance, intolérable pour les sens, je dois m'estimer heureux de pouvoir encore professer ma foi malgré tout. Mon Seigneur et mon Dieu ! oui je crois, et m'en remets à toi.

Saint Augustin disait de Thomas qu'il "voyait et touchait l'homme, mais il confessait sa foi en Dieu, qu'il ne voyait pas et ne touchait pas". Alors vois-Tu, je ne suis pas Thomas, mais je peux t'écrire, je peux librement te parler ou même chanter pour Toi. Je peux me taire aussi et Te contempler. Mes yeux ne Te voient pas, mes mains ne Te touchent pas, mais je crois librement que Tu es là, mort et ressucité pour moi.

Amen.

Illustrations : en haut à gauche, Le doute de Thomas - Le Caravage (1602-1603). En bas à droite, L'incrédulité de Saint Thomas - Rembrandt (1634).
par Pneumatis publié dans : Correspondance
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