Mercredi 9 mai 2012 3 09 /05 /Mai /2012 18:00

apnee.gif J’ai toujours eu à cœur, dans mes prises de positions politiques, de m’interroger sur les fondements théologiques des causes défendues. Même naïvement, je trouve qu’il est important de se poser la question : pourquoi défendre la vie de l’enfant à naître, par exemple. Moins pour savoir s’il faut le faire ou pas, que pour en connaitre les ressorts spirituels, qui nous permettront d’être habités par des motivations solidement enracinés plutôt que par des réflexes identitaires et des slogans. Concernant la politique, ayant bien intégré l’idée que le royaume de Dieu n’était pas de ce monde, la question de la vie se pose de toute façon d’elle-même. Pourquoi défendre la vie humaine ici-bas, puisque sa destinée est autre ? Je ne vais pas réécrire ici la réponse que développe largement Jean-Paul II dans Evangelium Vitae ; je note simplement  ce qu’on peut en résumer pour cette question, à savoir que la vie humaine est sacrée, qu’elle est un don de Dieu primordial qui préfigure la vie nouvelle et éternelle, et fonde la vocation surnaturelle de tout être humain. Ce qui fait du droit à la vie un droit essentiel, et normalement premier dans les constitutions de communautés humaines comme états de droit.

Quand je regarde notre monde aujourd’hui, je vois de nombreuses choses qui portent atteinte à la vie humaine. Des atteintes graves qu'il faut chercher à comprendre. La gravité de l’avortement, par exemple, n’est pas tant liée au nombre d’êtres humains fragiles et innocents morts avant même de naitre. Qu'un embryon meurt est grave, et c’est pourquoi les fausses-couches sont toujours une souffrance et un deuil ; mais dans l'avortement c’est le fait qu'on provoque volontairement sa mort qui est abominable. Provoquer cette mort ou conduire à la provoquer, nier cette existence ou l’entraver, c'est créer une blessure profonde à la dignité de l'Homme. Rejeter un trésor de dignité aussi pur que sa vulnérabilité et son innocence est extrême, c'est afficher un mépris proportionné au caractère sacré de la vie. C’est une haute trahison contre l’humanité et contre celui qui nous fait don de la vie. « Le Fils de l'homme s'en va, comme il est écrit à son sujet ; mais malheureux l'homme par qui le Fils de l'homme est livré ! Il vaudrait mieux que cet homme-là ne soit pas né » (Mathieu 26, 24). Ici aussi, pour illustrer, ce n'est pas tant que Jésus soit condamné à la croix qui est terrible, puisque c'est même la condition du rachat de nos péchés... mais malheur à celui qui le livre !

Même remarque à propos de l’euthanasie. Aussi, si je crois important, sur le registre de la justice, de prévenir nos contemporains des risques connus de dérives, notamment d’euthanasies sans consentement, je crois que ce n’est, malheureusement, que du pur palliatif. Bien sûr, pour chaque personne concernée, menacée devrais-je dire, par une euthanasie un peu trop précipitée, il faut empêcher de légaliser une pratique, dangereuse et inéluctablement soumise à l’arbitraire. Mais il ne faut pas non plus s’étonner de ce que la réponse à cela soit toujours : « on va faire bien attention, on va super bien encadrer les choses ». L’euthanasie n’est pas un mal parce que ça risque de déraper. C’est un mal en soi, parce que c’est un droit qui entre en contradiction frontale avec le caractère sacré de la vie humaine. Je dis ça, pour l’euthanasie et l’avortement, mais je suis bien conscient du côté inaudible de mon propos. Je ne serais sans doute pas là à te parler de ça si « le caractère sacré de la vie humaine » n’avait pas été refoulé par la majorité de nos contemporains aujourd’hui.

Je dis bien refoulé. Pas perdu. Comme nous l’enseigne Evangelium Vitae – que je remercie pour cette graine d’Espérance qui a bien failli m’échapper – cet évangile de vie « trouve un écho dans le cœur de chaque personne, croyante et même non croyante, parce que, tout en dépassant infiniment ses attentes, il y correspond de manière surprenante ». Il suffit parfois pour une personne de voir la mort arriver d’un peu près pour que le refoulement se dénoue en partie et qu’un respect nouveau pour la vie humaine vienne habiter la personne. C’est la méthode de l’électrochoc. Comme on ne peut pas compter sur un électrochoc par personne, je crois qu’il est important de regarder attentivement ce qui entretient cette névrose contemporaine ; névrose dans laquelle l’Homme a « tué le Père » dans l’espoir de prendre sa place, et refoulé au passage, avec une énergie, assez considérable le don de la vie qui lui a été fait.

C’est un peu dans cet esprit d’une thérapie analytique que l’Eglise nous parle d’écologie humaine. Et je vais tenter d’expliquer pourquoi. Je reste légèrement sur ma faim quand je vois des chrétiens s’emparer de ce concept d’écologie humaine pour le coller aux causes qu’ils défendaient déjà, tout à fait justes au demeurant, comme le droit à la vie de la conception à la mort naturelle, la famille fondée sur l’union d’un homme et d’une femme, etc… Oui ça colle. Très bien d’ailleurs. Et ce sont en plus des causes essentielles. Mais… comment te dire ça délicatement ? Ce concept est censé élargir un tout petit peu le champ de vision, aussi. Surtout pour les chrétiens. Le concept d’écologie humaine n’est pas une variante de l’écologie politique. Il est tellement plus vaste, tellement plus profond que ça. Il rejoint les fondements anthropologiques de la vie humaine, de sa participation à la vie divine, de son caractère sacré. C’est un concept d’une étendue théologique considérable. Et peut-être en partie parce qu’il est encore trop ignoré, je crois, dans la théologie chrétienne.

J’entendais hier matin à la radio Mgr Stenger interviewé par Patrice de Plunkett, parler du long travail de la Conférence des Evêques de France sur l’écologie et l’environnement. Je me régale tranquillement des propos de l’évêque, puis une remarque me donne soudain comme un surcroit d’Espérance et d’enthousiasme, quand il dit que l’Eglise n’a pas encore assez approfondi l’anthropologie biblique. Amen ! Et là je pense à tout ce qui concerne la révélation sur le Temple, et tout ce qu’il y à creuser sur la corporéité de l’homme, sur le témoignage et le sens de la vie sacramentelle, tout ce qui va encore au-delà de l’extraordinaire théologie du corps développée par Jean-Paul II. Quand Jésus parle du Temple comme de son corps, c’est pour en faire l’objet même de la résurrection. beth.PNG Le Temple, la Maison, ce petit mot hébreu, Beth, qui est aussi la deuxième lettre de l’alphabet hébreu par laquelle toute la révélation commence, et dont je me suis fait un avatar (si, si, l’avatar est super important pour le reste de l’histoire). Ce Beth, la maison, est au cœur de notre relation à Dieu, et la clef de voute de l'anthropologie biblique : Dieu veut demeurer en nous. Dieu est un voyageur qui n’a nul endroit où reposer sa tête et qui cherche, de maisons en maisons, l’hospitalité [1]. Ce Beth, c’est de l’ordre de ce qui symbolise la relation d’altérité et de communion sur laquelle se fonde l’existence humaine. C’est même plus encore, puisque c’est à la fois ce qui abrite et ce qui suggère l’existence d’un « habitant ». L’une des fonctions essentielles du corps, temple de l'Esprit. Mais à l’échelle de l’humanité, qu’en est-il ? La Création n’est-elle pas la demeure de l’homme, et même du Verbe divin ? Le corps est un temple certes, mais la Création aussi. Je ne vais pas te faire languir plus longtemps : la maison / le temple symbolise tout simplement ce qui est « signe du Vivant ».

Quel rapport avec l’écologie au fait ? Ah oui… Devine comment on traduit beth ou maison en grec : oîkos, qui nous a donné le préfixe éco. Je te laisse alors mesurer un peu, en te laissant porter par la force de l’étymologie, ce qu’il peut y avoir comme enjeu dans l’éco-logie. Je vais te dire, je me fous de savoir qu’un darwiniste a inventé ce terme pour l’utiliser de manière ultra réductrice et qu’on continue de le considérer par le petit bout de l’intelligence… On a sans doute échappé de peu à ce qu’un promoteur immobilier invente le terme pour théoriser son domaine d’activité. Enfin je dis ça mais quand on voit que c’est finalement BTP qui est resté dans le langage courant (en français, du moins), je ne suis pas convaincu du succès d’une étymologie grecque même encore inusitée. Bref, tout ça pour dire qu’il y a avec l’écologie humaine un trou béant de l’anthropologie biblique à combler, j’en suis convaincu. L’étude de ce signe du Vivant. La vie, mon ami. La vie ! On ne parle plus simplement de biologie, ici, ni même de bioéthique. On ne parle pas de science de la vie. On parle d’herméneutique de la vie ! Voilà ce qu’est pour moi l’écologie humaine. L’art de préparer la demeure du Seigneur.

C’est arrivé à ce point de la réflexion qu’on ne peut plus traiter sous le même mode la vie du baptisé et la vie du non baptisé. Etre signe du Vivant, c’est la base de la vocation du baptisé. Pour le dire autrement, tout homme est appelé à s’éveiller au caractère sacré de la vie. Mais le baptême donne en plus vocation à rendre visible pour les autres ce sacré. Je te passe le cheminement théologique, j’ai quelques pages à écrire sur le baptême et la vie sacramentelle, et ce blog ne s’y prête pas. Mais le baptême fait de toi, ou de moi, un temple par vocation, un signe du Vivant. C’est donc en étant signe du Vivant (témoin, on dit aussi, des fois, chez nous autres catholiques) que tu vis conformément à ton baptême.

C’est là, tandis que tu es sur le divan, tranquille à digérer tout ça, que le psy te pose la question. Du genre : « France, qu’as-tu fait de ton baptême ? ». Heureusement que tu as fait tout ce cheminement de réflexion sur le baptême en amont, sinon tu aurais pu entendre que ton pays est pratiquement accusé d’apostasie, et qu’il te faudrait désormais, entre deux rassemblements pro-vie, défiler régulièrement pour l’Eglise et la Nation, afin de redresser tout ça : la France, la Patrie (avec une majuscule s’il te plait), et puis aussi l’Eglise un peu, parce que des cathos-mous-bisounours-tièdes-collabos à tous les degrés de la hiérarchie, ça va bien cinq minutes mais c’est pas avec ça qu’on arrête des arabes à Poitiers. Mais je m’égare.

Qu’est-ce que je disais ? Ah oui, le baptême, qu’est-ce qu’on en a fait ? Eh bien pas grand-chose, justement. Je disais que le caractère sacré de la vie avait été refoulé. Pour un baptisé qui a vocation à en être le signe, c’est plutôt handicapant. Conséquence, la maison semble inhabitée. Alors il faut la remplir. La remplir avec tout ce qu’on veut, tout ce qu’on peut, toujours plus, frénétiquement, parce que le trou noir laissé par l’éviction du Vivant est impossible à combler par autre chose. Mais hystériquement, oui on essaie. Et la maison insatiable, devient une cellule cancéreuse, animée d’un désir de croissance illimitée. Alors du coup, je me dis que cette culture de mort prend le gros de sa source essentiellement dans le fait que l’Eglise a un peu trop bradé le baptême. La vocation sacramentelle reniée par une immense majorité de nos contemporains des sociétés développées, qui l’ont reçu à la naissance pour grandir dans un athéisme de fait, n’a pu que créer cette immense névrose, ce refoulement du sens de la vie, de son caractère sacré. Je crois que c’est dans ce sens que va la nouvelle évangélisation, en ciblant en premier lieu les cultures anciennement chrétiennes. Parce que l’appel du baptême est une force, qu’il faut y mettre de l’énergie pour le refouler, pour renier sa vocation ou même seulement pour ne pas en tenir compte. Et c’est sans doute cet immense refoulement de générations entières d’enfants baptisés pour le folklore, sans aucun éveil à la foi par ailleurs, qui provoque ce vide, cette perversion libidinale que sont les atteintes répétées à la vie humaine dans des sociétés fondées sur les droits de l'homme [2]. La culture de mort est un symptôme. Elle se soigne comme on soigne n’importe quelle névrose. Par le dialogue, l’écoute, et la réminiscence. Il faut souffler sur les braises du baptême, et pour ça l'écologie peut constituer pour tous, croyants et non croyants, un retour au fondement de ce qu'est la vie.

Je crois que Benoit XVI a déjà mis un doigt dans cette logique quand il m’a permis de réaliser, personnellement, lors de son voyage en Allemagne, que dans ce monde sécularisé il y avait peut-être chez les écologistes l’un des derniers enracinements philosophiques dans l'idée de « nature », et ainsi le terreau possible d’une éclosion, d’un renouvellement moral, d’un rappel de l’absolu.

Alors voilà, défendre la vie est juste. Mais nous serons toujours assiégés dans ce combat si nous ne donnons pas à connaitre ce qu’est vraiment la vie. Pour nous il faut apprendre à nouveau de la Didachè et de son « chemin de vie » comme le faisaient les premiers chrétiens. Ne plus être sur le défensive mais être habité du Vivant. Le témoignage de la vie doit sortir de l’inconscient, et émerger dans la conscience de nos contemporains. Cela veut dire qu’il faut éliminer tout ce sous quoi elle est enfouie à l'heure actuelle. Changer de style de vie, pour reprendre Benoit XVI, est un chemin qui a l'avantage d’être audible aujourd’hui. Valoriser ce qui fait la vie : la gratuité, la pérennité, la fécondité, l’invitation à la contemplation… Guérir de ce qui s’y oppose systématiquement : Le matérialisme mercantile, obsolescent, utilitariste et consumériste qui est autant d’énergie employée au refoulement de cette pulsion du sacré. Nombre de nos contemporains, me semble-t-il, témoignent assez bien de leur sensibilité à la crise écologique, au besoin de changement de nos modes de vie et donc de leur ouverture à ce cheminement thérapeutique. Ne passons pas à côté. Alors la vie reprendra du sacré.

Certes, il faut modifier nos comportements quotidiens et ce ne sera pas facile, mais ce qui est en jeu, c’est une véritable métamorphose de notre conception de « la vie bonne ». Qu’est-ce qui nous permet de vivre mieux, autant au niveau individuel que collectif ? C’est le fondement même de la vie qui est concerné par cette crise et non seulement ses conditions matérielles. Car à travers notre manière de consommer, de produire, de nous déplacer, d’habiter l’espace, nous construisons un certain projet de vie et de société. La crise écologique nous donne l’occasion de revisiter ces fondements. Et c’est à ce niveau du débat que notre expérience de foi peut intervenir.

Enjeux et défis écologiques pour l'avenir, Groupe écologie et environnement de la Conférence des Evêques de France, 2012.

 

 


 

[1] Le Temple de Jérusalem, Beth haMikdash est littéralement la maison du Saint. C’est à Beth-lehem (la maison du pain) que Jésus, le pain de vie descendu du ciel, est né. C’est dans une beth-knesset (maison de l’assemblée, synagogue) que l’on se réunissait autour de la parole de Dieu. C’est à Beth-saïd (la maison des brebis) que sont nés Pierre, Jacques et Jean, entre autre, et là que Jésus vient donc chercher ses premiers disciples. Mais surtout c’est la Maison qui est l’ancêtre de nos églises et où se réunissaient les premiers chrétiens pour célébrer l’eucharistie. On peut dire encore que la résurrection est signifiée par le passage du temple de David au temple nouveau d’Ezechiel, mais ce serait définitivement hors sujet dans ce billet.

 

[2] Je suis à deux doigts de penser qu’il faudrait commencer par arrêter pour un temps le baptême des nouveau-nés dans nos sociétés post-chrétiennes, et rendre l’accès à ce sacrement plus exigeant en matière de vie de foi. On ne peut plus continuer de se référer au baptême de la famille du centurion Corneille pour justifier nos baptêmes à la chaine. Dans un contexte où le baptême est un véritable sacrifice, cause de persécution voire une menace pour la vie de ceux qui embrassent la foi chrétienne, alors cela peut avoir du sens - je suis désolé de le dire aussi brutalement. Mais pas du tout si ce n'est plus qu'un folklore. Que devient l'engagement, le témoignage de foi ? Bon, mais je vais me faire lapider si je propose des trucs pareils. L’idée ce serait de commencer par faire dégonfler un peu ce nœud névrotique. Il se pourrait que ce soit le passage incontournable pour inciter à nouveau à la liberté et à la responsabilité, devant le don sacré de la vie. Je ne dis pas qu’il faille réserver le baptême à une élite, ni constituer une classe de purs, non. Je dis que le baptême fait entrer dans une vocation, et que la personne qui le reçoit a tout à perdre à en être inquiétée et à refouler cette vocation. On ne jette pas dans la mer un phobique de l'eau, sans quoi il ne remonte pas et se noie. L'Eglise n’en attend pas moins pour la reconnaissance des dons surnaturels. On discerne par la mise à l’épreuve. Entrer dans la vie de baptisé, ce n’est pas pour se gagner le paradis, comme pense ma voisine qui fera baptiser ses enfants par tous les moyens possibles ;  et hors de question de leur imposer l'éveil à la foi. Il faut qu’ils choisissent tout seul quand ils seront grands, mais qu’ils aillent au bon endroit en attendant s’il leur arrivait malheur. Mon Dieu !

Par Pneumatis - Publié dans : Ecologie
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Vendredi 4 mai 2012 5 04 /05 /Mai /2012 06:00

revolution.jpgJe ne participerai pas à l’élection de dimanche. Je n’irai pas mettre de bulletin dans l'urne. J’ai conscience qu’un homme sera élu pour que lui soit confié le pouvoir exécutif de toute façon. J’ai conscience qu’en ne votant pas pour le meilleur, ou contre le plus mauvais, je contribue à l’élection du plus mauvais. J’ai entendu ceux qui pensent que laisser élire celui que l’on juge le plus mauvais est, dans la plus pure réflexion éthique républicaine, une matière peccamineuse. J’ai conscience également que la démocratie donne des droits, mais aussi des devoirs ; que des hommes et des femmes se sont battus et sacrifiés pour le droit de vote, que dans d’autres pays, nous en avons été les témoins il n’y a pas si longtemps encore, des peuples se sont soulevés pour ça, dans le sang et les larmes. J’ai conscience de ce qu’est l’engagement politique et du très haut degré de charité qu’il recouvre. J’entends que l’on puisse voir de l’orgueil à ne pas vouloir se « salir » les mains en choisissant parmi deux candidats médiocres. Je comprends même que cela puisse énerver.

Mais aucun de ces arguments ne traite des véritable raisons de ma motivation. Car tous sont fondés sur l’idée que cette élection est une réelle et juste occasion de contribuer au bien commun, qu’elle est un rendez-vous démocratique. Ce que je remets en cause. Je te le dis : j’ai la volonté de ne pas participer à cette élection justement par engagement politique. C’est un tout nouveau chemin qui s’ouvre pour moi, après une longue réflexion qui a démarré avant même la campagne présidentielle. Je n’ai pas eu une conviction suffisante pour m’y tenir au premier tour, et j’ai voté. François Bayrou. Comme ça, c’est dit. Ma conviction a été ébranlée par la surenchère de discours, y compris des autorités écclesiales, et je suis allé voter. Mais ma conviction se renforce à nouveau et me pousse désormais à cet engagement : celui qui fait désormais de moi un praesidevacantiste de la Vème république. Peut-être même un révolutionnaire, qui sait.

Parce qu’à l’occasion de cette laborieuse réflexion, difficile, j’ai justement redécouvert la très haute valeur de la démocratie. J’ai compris un peu mieux, je crois, les conditions de son authenticité, et me suis interrogé pour savoir jusqu’à quel point on pouvait accepter de qualifier de démocratique un gouvernement. Je l’ai redécouvert dans le magistère de l'Eglise, mais aussi dans l’histoire de la démocratie.

Non, voter n’est pas un devoir en soi. Et je refuse pour moi cette affirmation. Car ce serait confondre le vote et la participation à la vie publique, et réduire dangereusement cette dernière au vote.

La participation qui s'exprime, essentiellement, en une série d'activités à travers lesquelles le citoyen, comme individu ou en association avec d'autres, directement ou au moyen de ses représentants, contribue à la vie culturelle, économique, sociale et politique de la communauté civile à laquelle il appartient » ; « La participation est un devoir que tous doivent consciemment exercer, d'une manière responsable et en vue du bien commun.

Compendium de la Doctrine Sociale de l’Eglise, §189

Voilà ce que m’enseigne la doctrine sociale de l’Eglise . De là il découle logiquement ceci :

Une démocratie authentique n'est possible que dans un Etat de droit et sur la base d'une conception correcte de la personne humaine. Elle requiert la réalisation des conditions nécessaires pour la promotion des personnes, par l'éducation et la formation à un vrai idéal, et aussi l'épanouissement de la « personnalité » de la société, par la création de structures de participation et de coresponsabilité.

Centesimus Annus, §46, Jean-Paul II

Compte tenu des conditions actuelles d’élection d’un chef du pouvoir exécutif, qui suppose que sa candidature soit rendue possible, qu’il puisse conduire une campagne, qu’il dispose donc d’un appareil politique conséquent et de moyens financiers adaptés, qu’il bénéficie d’une exposition médiatique neutre (sic), le vote, même de dizaines de millions de personnes, pèse si peu dans la détermination du gouvernement qu’on peut largement le reléguer au rang des devoirs secondaires. J'affirme ici qu'au regard de l'organisation de l'élection présidentielle, si voter est un devoir, alors il faut tenir que s’engager au sein d’un parti politique, aider au parainage d'un candidat, financer une campagne, organiser des meeting, etc... sont des devoirs encore plus grands, car plus déterminants. Mais surtout, j'affirme ici que tout cela est moins un devoir que d'œuvrer d’une manière générale aux changements institutionnels de fond permettant à terme plus « de participation et de coresponsabilité ». Prétendre que le vote est un devoir me parait en définitif une allégation extrêmement lourde, car si c'est la démocratie qui est prise pour objet, l'affirmation du devoir de voter, dans un système gouvernemental aussi peu démocratique que le notre, n’engage alors pas moins son auteur que de faire de la constitution d’un nouveau gouvernement un devoir encore plus grand. Pour l’heure, une chose est certaine : voter ne fait pas de nous des citoyens, mais de simples électeurs.

La démocratie, au sens premier du terme, concerne le gouvernement par le peuple. Et par le peuple on entend l’inverse d’une minorité, l’inverse surtout d’une élite. J’en profite ici pour te rappeler que le budget de campagne des deux finalistes à ton élection présidentielle est de l’ordre de 20 millions d’euros. Chacun. Qui peut se permettre d’entrer sur le marché des présidentiables, aujourd’hui ? Non, je ne pense pas que cette élection présidentielle nous place dans une situation de participation de type démocratique. Notre gouvernement reste représentatif, et non démocratique. Et ce n’est pas la même chose. Je ne dis pas qu'il n'y a pas de démocratie en France. Je dis que notre gouvernement ne l'est pas. A l’appui de cette distinction entre gouvernement représentatif et démocratique, on peut citer Aristote qui nous présente la démocratie comme un système où les gouvernants sont choisis par tirage au sort, contrairement aux systèmes représentatifs, oligarchiques, dans lesquels les gouvernants sont choisis par le vote. Mais plus éloquent encore, nous pouvons citer parmi les pères de notre république française, Emmanuel-Joseph Sieyès. Député du tiers état en 1789, fondateur de la première assemblée nationale, rédacteur du serment du Jeu de paume… et adversaire déclaré de l’idée d’un gouvernement démocratique :

« Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants ».

Discours du 7 septembre 1789 - source Wikipedia

Notre gouvernement est et reste oligarchique. Cette oligarchie connait ses conflits intérieurs, dans l’opposition d’un pouvoir institutionnel qui agit par le droit, et d’un pouvoir médiatique qui agit sur les consciences. Il atteint son apothéose avec la dilution de la souveraineté nationale dans le marché commun européen, dont l'administration n'est même plus représentative. Il n’est que de considérer le lien étroit entre démocratie et activité économique, pour noter qu’en matière d’atteinte à la démocratie, l’esclavage pour dettes lié à la croissance des échanges commerciaux, éléments conjoncturels de l’effondrement de l’oligarchie athénienne qui a permis l’invention de la démocratie, est déjà pleinement rétabli avec notre système de consommation à crédit systématique ; et plus encore consacré au niveau international par l’endettement de l’état. Voilà par exemple l’un des leviers que l’Eglise nous indique pour promouvoir une authentique démocratie.

En se fondant clairement sur les valeurs de la dignité éminente de la personne humaine, la réflexion actuelle sur le système démocratique ne devra pas prendre seulement en considération les systèmes politiques et les institutions, mais elle devra s'élargir à l'ensemble de la société, à l'économie du travail, afin d'élaborer une conception de la démocratie authentique et complète. Dans cette perspective, où sont opportunément associées la démocratie et l'économie, je voudrais attirer votre attention sur la question de la dette internationale, car, de la part de ceux qui portent le nom de chrétiens, une contribution déterminée pour résoudre raisonnablement ce problème donnerait un signe éloquent de la conversion des cœurs, élément essentiel du grand Jubilé. Vous savez que le problème de la dette contribue à rendre très dure la situation sociale dans de nombreux pays et qu'elle constitue une hypothèque dramatique sur le développement démocratique de leurs systèmes politiques et économiques, car cela empêche toute espérance en un avenir plus humain.

Discours du Saint Père Jean-Paul II aux membres de l’assemblée plénière du Conseil Pontifical Justice et Paix, le 8 novembre 1996

Mais cela concerne évidemment aussi toutes les autres strates de la vie publique, dans lesquelles nous avons à nous engager, au service d’une participation du peuple à la vie publique, et en particulier du peuple d’en bas. Voilà que je vire populiste, me diras-tu… et pourtant.

Elle [la démocratie] ne peut pas être délimitée ou restreinte à quelques contenus particuliers de la vie sociale, étant donné son importance pour la croissance, humaine avant tout, dans des domaines tels que le monde du travail et les activités économiques dans leurs dynamiques internes, l'information et la culture et, à un degré maximum, la vie sociale et politique jusqu'aux plus hauts niveaux comme ceux dont dépend la collaboration de tous les peuples pour l'édification d'une communauté internationale solidaire. Dans cette perspective, devient incontournable l'exigence de favoriser la participation, surtout des plus défavorisés, et l'alternance des dirigeants politiques, afin d'éviter l'instauration de privilèges occultes; en outre, une forte tension morale est nécessaire, pour que la gestion de la vie publique soit le fruit de la coresponsabilité de chacun vis-à-vis du bien commun

Compendium de la doctrine sociale de l’Eglise, §189

Voilà surtout qui confirme les conditions d’Aristote pour un gouvernement démocratique. Non pas une élection, mais un tirage au sort des gouvernants parmi le peuple permettrait alors : réelle participation, rotation, responsabilité de tous. C’est d’autant plus urgent pour la France aujourd’hui que si nous ne participons clairement pas au gouvernement de notre pays, il n’y a pas loin à penser que le chef de l’exécutif élu par les français n’y participe plus beaucoup non plus. A regarder l’ampleur de la dette de la France, on est en droit de douter de sa souveraine administration. Au moins en matière économique, ce qui représente une part énorme d’un système politique.

Voilà la justification de mon engagement, pour la démocratie, à œuvrer désormais au changement de notre constitution, et à court terme, à dénoncer cette élection, en particulier en m’abstenant de voter. Voilà ce qui fait de moi, plus que jamais, un indigné et un engagé. Plaçant mon espérance en Jésus Christ, je rends à César ce qui est à César. Je rends à la république son élection, parce que je crois en particulier dans les plus pauvres qui sont nos frères, et que c'est d'abord par eux, et par moi priant le Seigneur de me faire pauvre avec eux, que je consens à être gouverné. Je me permets de conclure avec cette citation de Jean-Paul II :

La doctrine sociale de l'Église condamne toutes les formes de totalitarisme, parce qu'elles nient « la dignité transcendante de la personne humaine » ; et, par ailleurs, elle exprime son estime pour les systèmes démocratiques, conçus pour assurer la participation des citoyens, selon le sage critère du principe de subsidiarité. Un tel principe suppose que le système politique reconnaisse le rôle essentiel des personnes, des familles et des différents groupes qui composent la société civile.

Une source d'inquiétude apparaît cependant: dans de nombreux pays, la démocratie affermie depuis longtemps ou bien commencée récemment, peut être mise en péril par des points de vue ou des comportements inspirés par l'indifférence ou le relativisme dans le domaine moral, méconnaissant l'authentique valeur de la personne humaine. Une démocratie non fondée sur les valeurs propres à la nature humaine présente le risque de compromettre la paix et le développement des peuples.

Devant de telles situations, les chrétiens sont appelés à réagir avec la force qui leur vient de l'Évangile de Jésus Christ et du patrimoine éclairant de la doctrine sociale de l'Église. Il revient en particulier aux fidèles laïcs de rendre riche de valeurs humaines et chrétiennes la pratique démocratique des peuples, grâce à une action éducative intelligente et continue: former à l'honnêteté, à la solidarité, à l'attention aux plus démunis, à « un style de vie dans lequel les éléments qui déterminent les choix de consommation, d'épargne et d'investissement soient la recherche du vrai, du beau et du bon, ainsi que la communion avec les autres hommes pour une croissance commune »

Discours du Saint Père Jean-Paul II aux membres de l’assemblée plénière du Conseil Pontifical Justice et Paix, le 8 novembre 1996

Par Pneumatis - Publié dans : Politique
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Jeudi 29 mars 2012 4 29 /03 /Mars /2012 15:13

Suite des publications de la fraternité des chrétiens indignés, avec un magnifique texte fleuve de Anne Josnin, critique du libéralisme en forme de prose poétique, sur Liberté Politique.

http://www.libertepolitique.com/var/afsp/storage/images/l-information/decryptage/miseres-du-liberalisme-richesses-de-notre-foi/51935-1-fre-FR/Miseres-du-liberalisme-richesses-de-notre-Foi_visuel.jpgNous entendrons, dans le texte qui suit, par libéralisme ce fond commun aux conceptions politiques et sociales modernes, d'où sont issus les partis de droite comme de gauche. Nous n'avons donc pas pour objectif de donner des éléments de discernement pour les prochaines élections. Nous cherchons ici à rendre manifestes les erreurs cachées de ce libéralisme. Ses conceptions philosophiques de la connaissance, de la nature, de l'homme, de la politique sont emprunts d'un néo-paganisme dont il est l'heure de se détacher. C'est du moins ainsi que nous comprenons l'appel de Benoît XVI à quitter la civilisation de l'avoir pour entrer dans celle de l'être. Nous sommes appelés à un travail de refondation dans notre vie personnelle, sociale et politique,   notamment  en dégageant et promouvant les vertus propres à cette nouvelle civilisation, comme celles de l'amitié ou de la sobriété. Dans cette tâche immense et enthousiasmante, notre Eglise nous invite à nous laisser enseigner aussi , sans crainte, par d'autres cultures. Il s 'agit donc bien d'un appel à refonder, ou plus précisément, christianiser intégralement les fondations  pour un nouvel art, à l'échelle mondiale, du vivre ensemble. Ensuite il sera encore temps de discuter de  ce que les penseurs de notre modernité, Hayek comme Proudhon, peuvent apporter de leurs génies propres.

Vous trouverez ici une réflexion personnelle, non universitaire, fruit d'une méditation mûrie au fil des années, de mon expérience humaine, comme femme, comme mère et comme professeur de philosophie, fruit aussi de mes lectures passionnées, de mes réflexions partagées et de mon dialogue intérieur.

En commençant cet article, je repense à cet appel de Benoît XVI, adressé le 15 février dernier aux séminaristes romains, à transformer le monde en cultivant un non-conformisme chrétien. A une époque qui soumet  la conception du bonheur à un accaparement et un accroissement de l'avoir, c’est un  encouragement bien à propos qui nous invite à redire que l’ «  avoir ne compte pas, l’être seul compte!».

La société libérale a fait de l'homme moderne un glouton. C'est en affamé que l'homme moderne se comporte avec son entourage. Sans retenue, sans pudeur, nous saisissons les biens, nous les consommons, nous les jetons et nous les oublions. Cette voracité concerne un nombre croissant d'activités humaines, mais je ne mentionne ici que notre alimentation, totalement dissociée du travail et des réalités biologiques qui constitue nos aliments et font leurs richesses, et les objets sans nombre de notre quotidien qui par leur abondance, leur inutilité, leur obsolescence, et le tapage commercial dont ils font l'objet, perdent toute valeur. Cette boulimie retire leur saveur jusqu’à nos relations et nos rencontres que les moeurs de l’époque tirent vers le bas : les personnes que nous croisons ou que nous faisons semblant d'aimer un soir ; les collègues ou les simples employés d'un moment, au contrat  de travail temporaire, condamnés à vagabonder ; les vendeurs anonymes mal payés et en sursis qui se sont substitués au foisonnement naturel des commerces libres, etc.

Nous dévorons notre environnement, qu’il soit matériel, naturel ou social, et notre gloutonnerie nous conduit à tout ignorer des biens dont nous usons, des personnes que nous rencontrons. Dans l’univers libéral-libertaire, les richesses du monde n’ont plus qu’une valeur transitoire, quand elles en ont encore une. Ainsi, les montagnes de nos déchets et de nos rejets atmosphériques, notre insatiable besoin d'énergie et de ressources tirées du sol et dont nous privons à jamais les cent générations qui prendront notre suite traduisent la disparition de tout scrupule et l'émergence d'une "culture" de rapine.

Derrière la multiplicité artificielle des échanges, l'humanité libérale est un troupeau d'hommes seuls coupés du monde. Et de fait, que ce soit dans les fondements du libéralisme économique, qui part de l’égoïsme des  individus [1], comme du libéralisme moral, qui part de l’absolutisation des subjectivités, on retrouve cette même incapacité à entrer en relation avec les autres, à sortir de soi – ne serait-ce que pour s’ouvrir au monde par les sens. Cette incapacité est plus grande encore lorsqu’il s’agit de se décentrer pour se mettre à la place de l’autre.

La vision moderne de la sexualité, qui s’exprime notamment dans la psychanalyse, traduit l’incapacité congénitale du modèle libéral à concevoir la relation humaine dans son étendue et sa profondeur. A la lecture de certains ouvrages de Freud, grand prêtre malgré lui du libéralisme moral [2], on est frappé de voir comme à aucun moment il ne semble, au fond, entrer en relation ni avec ses patients, ni avec aucun autre mode de pensée, mais comme il fait feu de tout bois pour alimenter sa thèse [3]. Les cris de souffrance et de protestation de ses patients, qu’il prend pour preuve d’un refoulement destructeur, sont peut-être bien davantage les cris de celui qui dans la révélation confiante de son intimité, cherchait un confident et un ami, et qui ne trouve qu’une solitude totale et insensée. Là où Freud voit une obsession sexuelle, je me laisse à penser qu'il y a en fait un désir obsessionnel de posséder l’autre pour l'adjoindre de force à sa substance : est-ce là le stade oral du nourrisson qu'affole la phobie du manque et de la faim quand se dérobe le sein maternel ? Non, je ne vois pas qu’il soit question de sexualité chez Freud, comme je ne trouve pas nos contemporains obsédés sexuels, mais simplement et tragiquement boulimiques.

Le libéralisme a bridé l’élan de nos sociétés en nous coupant des sources de la vie. C’est que le libéralisme par peur du manque est un obscurantisme : non seulement il ne prend pas le temps de la connaissance désintéressée, mais il a théorisé son interdit. Ainsi, si les Lumières nous ont fermé d’autorité les portes de la métaphysique, le libéralisme lui nous a poussé à la désertion de notre vocation artistique, tolérée uniquement dans sa version commerciale avec le design, et dans sa version marchande sur le marché de l’art où viennent se prostituer peintres et sculpteurs. Il a enfermé nos quêtes mystiques dans les limbes de l'histoire [4] et seuls les produits dérivés de nos religions intéressent nos contemporains. Il nous interdit même d’aimer, en nous programmant à la jouissance immédiate, laquelle nous renvoie aussitôt à nos solitudes insolubles. Il nous interdit enfin de dialoguer entre pensées différentes en prônant le relativisme absolu : chacun reste dramatiquement clos sur sa  vérité et son petit monde intérieur. Libéralisme économique comme libéralisme moral ne veulent connaître de la vie que ses dérisoires pics de jouissance, qu’il faut sans cesse stimuler par des artefacts toujours plus violents. Le libéralisme nous ouvre comme seul horizon la liberté du drogué qui ne dure que le temps de la picouse.

L’effacement des identités. N’importe qui peut devenir n’importe quoi: l'obsession matérialiste et la course à la fortune, qui nivellent tous les destins et rabaissent toutes les cultures, conduit à une désintégration des identités personnelles et collectives. Comment continuer à être quand on a tout misé sur la possession ? La fortune a ses revers. D’où notre hantise de manquer, d’où ce besoin d’accumuler sans cesse, d’où cette obsession de se distinguer du voisin, du peuple, des autres cultures et civilisations par des signes extérieurs de richesse. Et cette obsession n'est plus la seule marque de l'Occident, l'Asie toute entière succombe à son tour.

Nous vivons cet instant où l’Occident désemparé, psychiquement épuisé, voit son déclin s’accélérer, tandis que le monde entier semble hypnotisé par notre modèle de croissance et notre mode de vie[5]. L’heure est venue de nous poser la question de notre identité profonde. Qui sommes-nous, qui voulons-nous être ? D’insatiables boulimiques nauséeux au cœur vide et à l’âme affamée ? Ou des hommes prêts à creuser jusqu’aux tréfonds du corps, du cœur et de l’âme, toute une vie s’il le faut, pour s’ouvrir au désir de qui seul peut combler notre faim ?

Cet effacement des identités, qui fait apparaître les sursauts communautaristes comme autant de réflexes de survie, peut être pour nous chrétiens l’occasion d'amorcer une révolution radicale, et d’annoncer que chaque homme de cette terre, comme fils de Dieu, est appelé à devenir prêtre, prophète et roi. Et que c'est dans cet élan vers notre Père que se reconstruiront nos identités. Comme les dons de Dieu sont sans repentance, nous n’avons pas à nous soucier de demain et de sa fortune. Ce que nous sommes ne dépend pas de notre avoir, ni de notre paraître. Du fait de ce que nous sommes, nous avons tout à disposition : non pour asseoir un pouvoir que nous avons de facto, mais pour vivre pleinement, dès maintenant, exercer notre responsabilité d’héritier, et œuvrer au bien commun universel.
La crise actuelle est comme un appel à exister. D'un point de vue très pratique, nous avons besoin d’une cure de désintoxication : il semble qu’elle vienne d’elle-même à nous, on appelle cela la crise. Par le jeûne, l'abstinence et la simplicité choisie, la faim des corps vient réveiller d’autres faims  et revivifier ce que nous avons laissé se nécroser: le besoin de vivre, de manger sainement, le besoin de rencontres vraies, de serments d’hommes, d’imprévoyance et de risques choisis, toutes ces faims qui nous ouvrent à la faim de Dieu. Bienheureux inconfort qui nous libère du sommeil mortifère où nous a plongé le luxe de la vie moderne (un luxe de plus en plus cheap, à vrai dire…) !

Nous sommes appelés aujourd’hui à dépasser toutes nos peurs et à retrouver le chemin de la vie. A expérimenter que nous ne possédons rien, mais que tout est à notre disposition. Pourvu que nous gardions les mains ouvertes, qui laissent couler l’eau bienfaisante et savent procurer la caresse amoureuse. Dessaisissement de soi pour réapprendre à vivre et à aimer. La crise ne nous appelle surtout pas à nous crisper sur ce qui est en train de redevenir poussière.

A l'heure où l'on entonne les chants funèbres de l'austérité, je n’entends certainement pas ici dénoncer frontalement les libéralités de l'Etat social, mais j'invite d'abord mes contemporains à réinsuffler dans nos institutions collectives un esprit de partage, et à ne pas se laisser saisir par la logique de captation et de privatisation de biens ou d'avantages qui n'appartiennent à personne. Ce n'est pas en supprimant un acquis que l’on lutte contre les égoïsmes et qu'on ouvre au partage, mais ce n'est pas non plus parce qu’un égoïsme individuel devient collectif qu’il se transforme en vertu. La solidarité n'est pas une redistribution mécanique des richesses pour que ceux qui ont moinspuisseavoir plus. La solidarité nationale et universelle deviendra une réalité politique vécue quand nous nous ferons la voix des plus pauvres du fond d’une pauvreté  personnelle choisie.

Le libéralisme s’enracine dans un pessimisme fondamental qui coupe l’homme de ses frères et de la Création. La Genèse nous raconte que le péché a déposé dans le cœur des hommes la peur de Dieu, leur fait voir la nature comme hostile et a jeté sur leur propre nature le soupçon d'une blessure inguérissable. La peur a mutilé notre rapport à la nature : incomprise, mal connue, réduite à un fonctionnement mécaniste, sa domination par l'homme devient une mise au pas, une quasi séquestration qui ouvre sur une instrumentalisation lorsqu'elle devient source intarissable de profits économiques. On retrouve cette approche fantasmée de la nature chez les pères du libéralisme économique, déjà chez  Descartes [6], et chez Freud qui, à travers son observation des névroses de la bourgeoisie décadente, veut sur tous les fronts traquer et refouler cette bête immonde qui sommeille au fond de nous : dans le peuple qu’il faut opprimer, dans l’enfant qu’il faut dresser, dans la femme qu’il faut protéger d’elle-même, dans les fous qu’il faut isoler…  L’homme moderne a peur du monde car il ignore ou refoule la nature et sa nature.

Le libéralisme nourrit ce pessimisme fondamental dès son origine. Pierre Manent, dans un ouvrage remarquable sur les origines intellectuelles du libéralisme [7], rappelle les circonstances historiques de son apparition. Machiavel, Hobbes ou Locke écrivent à une époque caractérisée par la conviction que la recherche du bien au nom d'idéaux religieux supérieurs conduit au chaos, à l'anarchie, à la guerre civile. Le XVIème et la première moitié du XVIIème siècle sont le théâtre d'affrontements sans précédent au nom du Bien, affrontements qui déchirent l'Europe et mettent définitivement à terre l'idéal de la communauté politique formulé au Moyen-Age. Hobbes, traumatisé par la guerre civile et l'éclatement religieux de l'Angleterre, nourrit à la suite de Machiavel une vision du politique imprégnée de scepticisme. Le doute est le ressort fondamental sur lequel la pensée libérale articule son nouveau projet politique pour l'Europe.

Idéologie de la maîtrise et de la toute-puissance, le libéralisme donne en fait à l’Etat un rôle ambivalent. La  loi de la jungle, qui ne se trouve pas dans la nature, contrairement à ce qu’affirme le libéralisme, mais plutôt dans des sociétés aux Etats corrompus moralement ou doublés par des structures mafieuses, justifie l’instauration d’un État qui n’est plus au service du bien commun, mais au service de l'ordre. Comme le contexte historique décrit plus haut du XVIème et de la première moitié du XVIIème siècle pouvait le faire penser, le bien commun est devenu une chimère. L’Etat prend alors pour fonction de protéger l’homme de l’homme. En nous projetant à notre époque, on attend de l'État moderne planificateur, qui triomphe après la seconde guerre mondiale, qu’il protège l’homme des éléments sournois d’une nature toujours prompte à échapper à notre pouvoir, que se soit sous  la forme d’un virus ou d’un séisme, et, par la promotion de la science et de la technologie, qu’il l’asservisse enfin à nos cadres prévisionnels. L'ambiguïté du discours libéral sur l'État est donc totale. Depuis que sévit l'idéologie monétariste de Friedman, l’État s'est vu assigner un rôle qui le retire des grandes régulations économiques et monétaires, tandis que le poids de nos structures publiques n'a paradoxalement jamais cessé de s'alourdir. Aux États-Unis, l'État s'est donné un rôle principalement policier et militaire à un niveau jamais atteint. En France, l'Etat a décliné à sa façon son rôle de protecteur en compensant par une aide sociale multiforme toutes les mutilations que l'ordre libéral mondial inflige à la société. L'Europe qui trône à Bruxelles dérégule l'économie mais s'épanouit dans le même temps dans son rôle réglementaire tout azimut qui par le contrôle, le test, le label, des programmes massifs de protection ou de destruction, artificialise le quotidien des peuples au nom des principes de l'Etat parapluie. En bonne logique, le libéralisme ainsi peut très bien s’épanouir dans un Etat totalitaire, ce dont nous avait déjà prévenu Tocqueville, et ce que l’on peut constater en Chine, ce jardin d'Eden des valeurs capitalistes.

Le fond du libéralisme est sombre, et tous nos efforts d'enfants du libéralisme pour vivre à la superficie de notre être trahissent une angoisse existentielle terrifiante : celle de retourner à un chaos dont les guerres mondiales nous rappellent la proximité. C'est à ce titre que la société libérale est, par excellence, la société du divertissement au sens pascalien, érigée en vertu ici puisque tandis qu’on s’agite à produire et à commercer on n’a plus le loisir de s’entretuer [8]. Cette peur du monstre tapi nous rend étrangers à nous-mêmes et à notre terre. « Maison terre » comme aime à dire Benoît XVI. Elle nous fait tout craindre de la nature, de l’autre et de nous-mêmes, nous enferme dans une solitude jusque-là inconnue des sociétés humaines, au point que l'Etat hypocritement appelé à s'effacer reste en fait le dernier rempart (policier) contre le chaos vrai ou supposé qui nous menace.

Promouvoir l’amitié : « L’homme est l’ami de l’homme », écrivait pourtant Aristote [9] qui, après en avoir contemplé l’annonce dans la sociabilité heureuse des animaux, y voyait le fondement de la communauté politique, et mettait la vertu d’amitié au-dessus même de celle de justice. L’insistance  récurrente de Benoît XVI à présenter Jésus comme l’ami et à nous inviter à devenir à notre tour amis des hommes est autant une exhortation morale et religieuse qu’un appel politique et écologique. Cette amitié à retrouver en dépassant nos peurs, comme nous y invitait Jean-Paul II, cette amitié donc est appelée à s’étendre à la Création toute entière en retrouvant l’esprit d’enfance. Un esprit d’enfance qui fait spontanément confiance, à l’inverse de notre modernité qui s’est bâtie sur le rejet d’une enfance traumatisante, lieu de toutes les naïvetés[10]. C’est un choix courageux qui, nous le savons, peut mener au martyr. Jésus nous montre la voie, qui a fait confiance jusqu’au bout, même à Judas. Il n’y a pas d’autre chemin. Ce n’est pas là une naïveté mais le choix fort et déterminé de poser sur notre nature un regard transcendant et transperçant, seule façon de l’élever au-dessus d’elle-même pour lui permettre d'atteindre sa fin qui est en Dieu.

Seule une conception de la vie sociale fondée sur l’amitié peut nous aider à refonder un projet commun en France, et réassigner à l’Etat un rôle juste et légitime. Concrètement, il faut revoir la mission de l’Etat en partant de la vertu d’amitié, qui sous sa forme politique prend le nom magnifique de concorde. L'amitié seule peut donner un contenu et un but communs, par-delà les différences culturelles mêmes, à nos droits et à nos libertés. Il s'agit de retrouver notre aptitude à vouloir le bien de l’autre ou, exprimé autrement, à mettre notre joie à décroître pour que l’autre grandisse.

Nous devons nous laisser transformer par les lumières d’autres traditions. Pour libérer nos vies de l'emprise d’un libéralisme si triste et si désenchanté, nous ne devons pas craindre de nous laisser enseigner aussi par d’autres cultures, ce à quoi nous invite également l’Eglise. Voyons par exemple en quels  termes et avec quelle espérance les évêques américains envisagent l'immigration sud-américaine pour le bien spirituel et social de la société américaine, rongée par le scepticisme [11].

Peut-on dire de la culture européenne qu'elle est totalement imprégnée de christianisme ? Le temps n'est-il pas venu de reconnaître que des pans entiers de celle-ci n'ont jamais vraiment été plongés dans l'eau du baptême ? Ne sommes-nous pas encore nourris de conceptions païennes sur bien des sujets ? Notre conception de la sexualité a-t-elle par exemple jamais été chrétienne ? Le néo-platonisme du Moyen-Âge, le rigorisme protestant, dévot ou janséniste et les raideurs ultra-montaines ou sulpiciennes du XIXème siècle expriment un affreux malentendu sur le sujet. L'histoire révèlera dans les prochaines décennies, si ce n'est déjà dit, que l'Europe a attendu l'enseignement du Pape Jean-Paul II sur la théologie du corps pour entendre enfin un discours authentiquement chrétien sur la sexualité humaine.

Si donc une évangélisation première de notre culture reste à faire, pourquoi ne serait-elle pas le fait de peuples étrangers aujourd'hui subordonnés au pouvoir dominateur de l'Occident ? Pourquoi ne recevrions-nous pas des autres cultures de ce monde le souffle baptismal qui nous fait tant défaut ? Nos sociétés embourgeoisées ont-elles si peu à recevoir de l'Afrique et de sa conception de la famille ou de la vie fraternelle ? Notre Pape nous lançait récemment cet appel à nous inspirer du sens de la famille de nos frères noirs [12].

Devenir Eucharistie : Il n'est pas de communion possible avec l’ensemble des vivants qui ne passe par l’offrande de nous-mêmes, à l’image du Dieu-Eucharistie. Dieu nous a montré l'exemple en nous donnant le sacrement-aliment qu'est l’Eucharistie. Le Christ en s’offrant en nourriture nous transforme en Lui sans nous détruire : tout l'inverse du processus d'accaparement qui caractérise notre actuel rapport au monde et aux autres. C'est l’être tout-entier du Fils de Dieu qui est donné. Il nous appelle à être à sa suite nourriture offerte pour le monde, ce que sont de manière visible nos prêtres, ce que chacun est appelé à être par sa vocation sacerdotale de baptisé. Notre relation à la nature, aux autres et à nous-mêmes doit donc partir de la contemplation du mystère eucharistique. Et de fait l’objection de croissance dont nous nous réclamons aujourd’hui est un mouvement d’élévation-révélation de notre identité, quand la croissance économique et l'obsession productiviste sont une chute-trahison de notre nature. Nous comprenons à présent pourquoi c’est  à nos futurs prêtres que Benoît XVI dit d’abord [13] : «  nous voulons nous transformer nous-mêmes et nous laisser transformer, en transformant ainsi le monde […] [celui] qui se trouve dans le mal, qui est au pouvoir du mal, qui reflète le péché originel », attaquant ensuite nommément les deux pouvoirs de la finance et des médias, détournés de leur fin légitime, devenus aujourd’hui « Mammon, la véritable fausse divinité qui domine le monde ». Il peut dire alors : « Face au conformisme de la soumission à ce pouvoir nous sommes non-conformistes ». Certes nous n’avons aucun pouvoir, mais comme ce n’est pas ce que l’on a, mais ce que l’on est qui compte, qu’importe ! Nous voulons, nous chrétiens à la suite de nos pasteurs, nous opposer de tout notre être à ce culte en assumant notre non-conformisme.

Comment résoudre autrement la tragédie d’une nature blessée par le péché, comment sauver ma vie, ma liberté, et mes droits sacrés, sans m'accaparer la vie, la liberté et les droits sacrés de tous les êtres créés qui m'entourent, si ce n’est en épousant cette sublime  résolution: « ma vie nul ne la prend, mais c’est moiqui la donne » ? Voilà à quelle transformation nous sommes ultimement appelés, d’abord nous chrétiens à la suite de nos prêtres, ensuite tous les hommes de bonne volonté, et enfin la Création tout entière dont les gémissements deviendront alors frémissements joyeux.

Tournons le dos au libéralisme qui a rabaissé le destin de l’homme à celui du poulet bagué. Nous sommes appelés à élever l’ensemble des vivants au rang d’hostie consacrée, en passant d’une civilisation de l’avoir à une civilisation de l’être. L’ampleur de la mission est telle que nous rejoignons l’analyse du père Alexandre Men, qui résonne comme une prophétie pour notre temps : « le christianisme ne fait que commencer » [14].

Anne Josnin pour la Fraternité des chrétiens indignés


[1]« Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nousadressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n’est jamais de nos besoins que  nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage. », Adam Smith,  La richesse des nations.

[2] Freud était un incorrigible Père-la-morale, mais ses catégories ont toutes été léguées aux cohortes des libertaires qui les ont retournée contre les conclusions que tiraient Freud. Les libertaires ont défendu la libération des pulsions qui effrayait le docteur autrichien, au nom d'une même vision totalement faussée de la sexualité humaine.

[3] Par exemple  dans  «  le cas Elisabeth », Etude sur l’Hystérie, 1895, (de S.Freud et J.Breuer)

[4] Combien de tentatives de fermer définitivement les monastères, ces lieux non productifs qui parasitent la société, que ce soit dans les Empires de l’Europe éclairée d’hier ou dans l’Asie d’aujourd’hui. Ainsi  Joseph II, l’empereur de l' « Aufklärung », qui pourchassa les congrégations et les ordres contemplatifs jugés inutiles. On  retrouve cette même détestation de toute vie mystique dans l’anticléricalisme de 1905, pierre angulaire et épisode hautement symbolique de l'histoire moderne de notre pays, sous l'ère soviétique en Russie, ou dans la Chine matérialiste d'aujourd'hui.

[5] Lequel se résume à une consommation frénétique, ou plus justement à la mise en scène de cette consommation – dans la rue, les boutiques,  les revues, sur les écrans – tant on a besoin pour jouir de se mirer, d’apparaître pour se sentir exister.

[6] Voir ses Méditations Métaphysiques

[7] Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme, Calmann-Lévy, 1983

[8] Voir la description de l'homo festivus que donne Philippe Murray.

[9]Ethique à Nicomaque au livre VIII

[10] Auguste Comte, dans son Discours sur l’esprit positif,  affirme que chacun a été théologien dans son enfance, métaphysicien à l’adolescence, et devient scientifique à l’âge viril, tout comme la société humaine. Freud écrit dans L’avenir d’une illusion, propos du psychologue : « L’idée selon laquelle la religion est comparable à une névrose infantile s’impose à lui, et il est suffisamment optimiste pour admettre que l’humanité surmontera cette phase névrotique, tout comme tant d’enfants surmontent la leur,qui est comparable, en grandissant. ». Enfin parmi  d’autres citations de Descartes : « que la première et principale cause de nos erreurs sont lespréjugés de notre enfance », Principes de la philosophie, article 71.

[11] Voir l'intervention de Mgr Gomez, archevêque de Los Angeles, le 28 juillet 2011 au Napa Institute. Recension faite dans l'Osservatore Romano du 11 août dernier.

[12] Lors de son discours avant de quitter le Bénin, le 20 novembre 2011: « Pourquoi un pays africain n’indiquerait-il pas au reste du monde la route à prendre pour vivre une fraternité authentique dans la justice en se fondant sur la grandeur de la famille et du travail ? »

[13]Lectio Divina du Pape Benoit XVI au Grand Séminaire Pontifical Romain à l'occasion de la fête de la Vierge de la confiance, le 15 février 2012

[14] Alexandre Men, Le christianisme ne fait que commencer, Cerf, 1996

Par Pneumatis - Publié dans : Fraternité des Chrétiens Indignés
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Mercredi 28 mars 2012 3 28 /03 /Mars /2012 19:00

Suite des publications de la Fraternité des Chrétiens Indignés sur le site de Liberté Politique. Cet article, écrit par moi, ci-jamais désigné "l'auteur de ce blog", parle des migrations sous l'angle de la famille humaine, en faisant pour l'occasion une analogie avec la famille fondée sur l'union conjugale.

 

http://www.libertepolitique.com/var/afsp/storage/images/l-information/decryptage/liberalisme-et-migrations-un-mariage-compromis/51583-1-fre-FR/Liberalisme-et-migrations-un-mariage-compromis_visuel.jpgLe texte ci-dessous n’est pas à lire comme une « culpabilisation de l’homme blanc », mais comme une méditation et un examen de conscience que nous pouvons faire à partir de l’analogie du mariage et de la vie de famille. La tentation de la puissance et de la violence qui va avec sont présentes en chacun de nous mais aussi dans nos sociétés. A quoi sert d’envisager des changements de structure ou des réformes politiques si elles ne sont pas accompagnées de libres changements dans nos comportements individuels et collectifs ?

Thierry Boutet

L’Eglise nous enseigne que la mondialisation, et que l’accroissement des migrations qui est l’une de ses plus importantes conséquences est un signe des temps[1]. Cet enseignement obéit à deux constats : d’une part, le phénomène est une caractéristique de notre époque, et transforme structurellement nos sociétés. Les progrès techniques et la connaissance beaucoup plus répandue des différentes régions du monde rendent beaucoup plus aisés les déplacements de populations, intra ou internationaux. D’autre part, il est aussi le signe visible de l’aspiration humaine, consciente ou non,  à former une seule et même grande famille, et à communier dans le Christ[2] en qui tout a été créé.

Une analogie fascinante

Une seule grande famille : nous pouvons considérer l’expression chère à l’Eglise comme une simple figure de style, ou nous pouvons la prendre au mot. Nous sommes tous enfants d’un même Père, et elle s’accomplit quand dans le Christ nous nous reconnaissons ses fils. Plus encore cette fraternité, cette famille se fonde sur l’union et sur le mariage. Ainsi, la rencontre de l’étranger vécue comme une expérience d’altérité, en vue d’une communion féconde dans le Christ, peut prendre la  figure de l’union conjugale. Cette analogie audacieuse est  fascinante.

C’est pourquoi, au risque de transgresser les habituelles approches du phénomène migratoire, nous la suivrons ici, le temps de regarder sous un nouvel angle  ce signe des temps, et de discerner ce qui tend à le détourner de son caractère providentiel. En effet, pour que nous puissions le lire de manière à ce qu’il nourrisse notre espérance, nous devons regarder avec lucidité ce qui le voile, souvent même le souille et terni sa signification, comme ce peut être le cas de ces autres pierres angulaires de toutes sociétés que sont le mariage et la famille. Alors, nous pourrons saisir dans un regard de sagesse les enjeux politiques et sociaux de ce signe des temps et œuvrer pour lui rendre toute sa visibilité et toute sa beauté.

La première atteinte à la réalisation de cette famille humaine est la violence. Si la rencontre de l’étranger, figure du Christ par excellence, a quelque chose d’une rencontre amoureuse, alors les conflits armés, les ingérences gouvernementales, les dégradations de l’environnement, ou les ravages d’une économie mondiale déshumanisée, qui poussent des populations entières à fuir leur terre d’origine, peuvent s’apparenter à une forme de violence conjugale ou familiale d’une grave brutalité. Ici, le réfugié, qu’il soit politique, ou économique[3], n’est plus simplement mon autre à rencontrer, mais devient une victime profondément blessée, déracinée. L’accueillir n’en est que plus un devoir, bien évidemment. Mais il est d’abord à protéger, et son milieu d’origine avec lui. Y compris de moi-même. Car la situation devient encore plus critique, et l’enjeu de cette rencontre gravement compromis, quand je suis moi-même l’agresseur, l’époux violent ou le frère brutal. Là, que pouvons-nous dire de la relation de notre pays vis-à-vis des autres pays du monde ? Notre nation, qui a pourtant renoncé à son impérialisme et sa colonisation, est-elle pour autant devenue vierge de toute maltraitance à l’encontre de populations plus vulnérables ? Notre président de la république a récemment loué notre indépendance énergétique comme condition de notre puissance économique. Au-delà des débats techniques sur le nucléaire, que dire quand cette fameuse indépendance énergétique est un viol caractérisé des ressources, de l’environnement et des populations du Niger, l’un des pays les plus pauvres de la planète, et dont les mines d’uranium sont la manne de nos orgies énergétiques et industrielles ? Que dire lorsque nous contribuons à un système économico-financier acceptant la spéculation sur les denrées alimentaires dont sont justement privées ces populations, ou encore l’exploitation des populations ne pouvant plus se permettre aucune exigence quant à leurs droits sociaux ? Que dire quand les pays aux économies les plus en difficulté sont contraintes à privilégier un commerce à l’export aux dépends de leur économie locale, sous la pression de bailleurs de fond prétendument solidaires, au visage amoureux mais au cœur égoïste ? Que dire encore de la toute puissante volonté de banques et fonds usuriers se présentant comme investisseurs ? Les plus audacieux des survivants d’un tel système fuient alors leur milieu de vie vers un ailleurs, un espoir, non en vue d’une heureuse rencontre, mais comme des victimes blessées, tantôt fascinées par la force de leurs agresseurs, tantôt revanchardes. Et quand se joue là la rencontre de deux étrangers, en lieu et place d’un mariage attendu, alors il se vit une confrontation plus que douloureuse.

Une seconde atteinte à la réalisation de cette famille humaine est la volonté de puissance et de domination. Elle est finalement assez proche, dans sa logique, de la précédente. Fruit comme elle du libéralisme, elle se retrouve non plus dans l’exploitation mais dans la tentative de faire de l’autre un autre moi-même, de nier son identité, d’étouffer ses racines. A ce titre notre culture occidentale, si elle a pourtant ses richesses à offrir, n’a que trop tendance à vouloir exporter massivement sa culture et tous ses travers, avec un peu trop de force de conviction. L’un des exemples les plus frappants se retrouve justement – et c’en est à ce point symbolique que c’en est effrayant – dans la vision de l’homme et de la famille que nous tentons d’imposer à grand renfort de propagande, à certains pays d’Afrique. Parce que des familles trop nombreuses pour être si pauvre, parce que le sida… voici que nous voulons imposer nos mœurs, nos préservatifs, nos pilules et notre cyniquement baptisée santé reproductive, en même temps que nous imposons nos gouvernants, ou du moins ceux qui sont ouverts à notre culture. Ici le migrant c’est moi, qui vais à la rencontre d’un autre dont j’écrase l’identité en voulant l’assimiler à la mienne. Mais cette volonté de puissance et de domination, je l’exerce aussi chez moi, dans ce pays des droits de l’homme qui, dans sa politique d’immigration, ne jure que par l’assimilation. En lieu et place d’une intégration authentique respectueuse de l’identité et de la culture du migrant, l’assimilation se pose pourtant comme une négation de sa dignité, en portant d’abord atteinte à ses racines[4]. Définitivement, on ne s’assure pas une relation familiale juste et bonne quand on ne s’accepte pas mutuellement tel que l’on est. Bien sûr, il est du devoir d’une personne immigrée de respecter le pays qui l’accueille. Mais il n’est pas moins du devoir des citoyens du pays d’accueil de respecter la personne immigrée, et de la considérer avec la même dignité que n’importe lequel de leurs concitoyens.

Une troisième atteinte, grave, à la famille humaine est l’infidélité. C’est celle que nous vivons en France à l’égard des populations immigrées. Ni assimilation, ni même intégration : nous faisons semblant d’accueillir dans notre pays un nombre considérable d’étrangers, pour finalement se détourner d’eux. Les personnes, se croyant accueillies, se voient abandonnées dans une précarité extrême, discriminées toujours un peu plus, et leur intégration ne relève plus que de leurs héroïsmes particuliers. Joie de l’individualisme libéral, qui isole l’individu ! Nous disons que les personnes immigrées doivent apprendre à respecter le pays qui les accueille. Avons-nous seulement conscience qu’en demandant cela, c’est nous-mêmes, citoyens français, que nous leur demandons d’aimer et de respecter ? Et que nous le demandons sans montrer l’exemple. Beaucoup de français ont le sens de l’accueil. Un grand nombre d’entre eux consacrent du temps à des associations d’aides aux personnes d’immigrés. Des initiatives sont prises au niveau local et sont soutenus par les collectivités locales. Mais trop d’immigrée en France, en quête d’une situation professionnelle équitable, d’un logement, ne se sentent pas  bien accueillie par la France. Nulle rencontre ne peut s’opérer dos à dos. Ouvrir sa porte et tourner le dos à la personne, au contraire du respect, est la marque du mépris. Abandonner la personne à ses seuls efforts pour s’intégrer, en ne lui promettant comme horizon d’intégration que sa dilution complète dans le substrat socio-culturel français ou l’exploitation de sa valeur marchande, c’est la faire entrer dans sa vie pour lui demander de s’effacer aussitôt. C’est lui tourner le dos, et être infidèle à la promesse de la rencontre.

Enfin, il y a une dernière atteinte à la famille humaine qu’est le divorce. Elle découle directement de la précédente, dans le mariage comme dans l’accueil de l’étranger. Le repli national ou identitaire, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit, est une fermeture à l’autre et peut être jugé avec la même sévérité que le rejet de l’être aimé, ou à aimer. Devant l’afflux massif d’immigrés, dans un pays comme le nôtre,  le réflexe de certain est de dire que nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde. Cette manière très binaire d’aborder le problème, celle du tout ou rien, est d’abord très pratique pour ne pas avoir à réfléchir au fait que les biens de la terre sont destinés à tous les hommes, et à la part que je m’approprie pour moi-même. Mais la réalité c’est surtout que ce réflexe d’autoprotection, dans un pays comme le nôtre qui se décrit comme une grande puissance, est celui d’un peuple qui ne veut justement rien lâcher de sa puissance. Cette réaction transpire à grandes eaux une mentalité libérale et individualiste exacerbant encore et toujours la croissance. De cette réaction nationaliste épidermique émane un goût prononcé du pouvoir et de la domination, culturelle, économique ou politique. Elle ressort aussi d’une allergie à l’idée de renoncer un tant soit peu à soi. A l’amour légitime de sa nation se substitue le complexe de Narcisse et la fascination pour soi-même. Nous en avons parlé précédemment : nous chrétiens devons témoigner de notre marche à la suite du Christ, par notre abaissement[5]. Cela suppose justement de renoncer à cette volonté de puissance, et d’autant plus radicalement quand celle-ci motive un rejet manifeste de l’autre. Devant le devoir de respecter la dignité que je partage avec l’étranger, je dois prendre conscience que ce qui est principe non négociable pour moi, l’est aussi pour lui. Comment pourrions-nous, chrétiens, relativiser la grave atteinte à la famille que constituerait l’empêchement au regroupement familial des personnes immigrées, par exemple ? Quand nous en arrivons au point de justifier l’expulsion de personnes de notre pays ou l’empêchement du regroupement familial, au motif que notre grande puissance n’a pas à partager d’avantage, cela signifie que le virus de la croissance à tout prix, celui de l’individualisme et de l’ego démesuré, ont déjà profondément atteint l’organisme social. La thérapie n’en est alors que plus urgente et plus lourde.

Une chose ressort globalement de ce regard porté sur la famille humaine et son devenir : le libéralisme libertaire, consacrant le règne de l’individu et de ses intérêts, entrave globalement la fécondité des relations humaines, principalement quand celles-ci ont à s’enrichir d’une singulière altérité. L’individu ne trouve aucun intérêt dans l’hospitalité, dans le dialogue interculturel ou interreligieux, dans la solidarité, comme il ne devrait en trouver aucun dans l’amour. Tout cela est gratuit, désintéressé. Dans cet appel à la sobriété que nous, chrétiens indignés, relayons, il y a ce souci de l’accueil, de renoncer à la logique intéressée pour faire de la place à l’autre, pour l’accueillir vraiment les yeux dans les yeux. Il y a ce souci de favoriser cette intégration authentique dont parlait Jean-Paul II, ainsi qu’un véritable dialogue interculturel. Nul intérêt donc pour l’atome du libéralisme qu’est l’individu, mais un vrai bien à rechercher pour la famille humaine toute entière, que l’Espérance nous promet de voir un jour unie par la grâce de Dieu.

 

Joël Sprung (Pneumatis) pour la Fraternité des Chrétiens Indignés (www.chretiensindignonsnous.org)

 


[1] Message du Pape Benoit XVI pour la journée mondiale des migrants 2006.

[2] Message du Pape Benoit XVI pour la journée mondiale des migrants 2011.

[3] Benoit XVI parlait aussi de « réfugiés de l’environnement », Message pour la célébration de la journée mondiale de la paix 2010, §4

[4] Message pour la journée mondiale du migrant et du réfugié 2005

[5] Cf. L’objection de croissance, nouvel horizon des chrétiens en politique

Par Pneumatis - Publié dans : Fraternité des Chrétiens Indignés
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Mardi 27 mars 2012 2 27 /03 /Mars /2012 19:00

Avec un peu de retard, l'article suivant par la Fraternité des Chrétiens Indignés sur Liberté Politique.

http://www.libertepolitique.com/var/afsp/storage/images/l-information/decryptage/remettre-en-place-des-circuits-economiques-les-plus-courts-possibles./50794-1-fre-FR/Remettre-en-place-des-circuits-economiques-les-plus-courts-possibles._visuel.jpgCe n'est pas tant la défense du Made in France qui doit devenir le principe d'une nouvelle politique économique pour notre pays, que le souci de favoriser systématiquement les circuits économiques les plus courts possibles. Une stratégie économique de cette nature n'est pas une lubie identitaire, elle ne doit pas être l'expression d'un repli sur soi malvenu à une époque où l'impératif de solidarité doit servir d'armature à un nouveau pacte social universel [cf. Caritas in Veritate, §42]. Favoriser les circuits courts trouve d'abord sa place dans une analyse économique rationnelle et dans l’application d’un principe : la subsidiarité.

L'émergence de firmes multinationales constitue un des principaux phénomènes économiques de ces trente dernières années. Totalement négligé par l'analyse économique [1], ce trait majeur de l'économie contemporaine est pourtant à l'origine de l'essentiel des dérives de nos économies. Leur récente évolution traduit une adaptation silencieuse mais déterminante des circuits d'échanges et de leur cadre légal en faveur d'organisations économiques privées de plus en plus imposantes, au point que plusieurs centaines d'entre elles ont un poids financier et économique largement supérieur à beaucoup des nations les plus modestes de notre monde.

Externalisation du coût social

Pour résumer la situation, on peut affirmer que toutes les réformes économiques et financières de ces dernières décennies ont eu pour résultat de multiplier les chances de ces grandes organisations de devenir les entités économiques les plus influentes, loin devant les Etats. Le libre-échange, ce credo libéral dont personne n'avait le droit de suggérer les aberrations jusque récemment, traduit le besoin de ces grandes firmes de disposer de circuits économiques transnationaux qui leur permettent de détourner à des fins privées les colossales asymétries et les déséquilibres évidents dont l'économie-monde est faite. Ces firmes mettent leurs moyens financiers considérables au service d'une conception des équilibres économiques strictement centrée sur leurs intérêts propres. Une connaissance fine des inégalités, des faiblesses, ou des incohérences de la législation fiscale et du droit du travail aboutit à des stratégies d'optimisation des coûts très efficaces pour la firme qui les met en œuvre, mais aux résultats désastreux pour la communauté humaine qui en assume collectivement les conséquences. Dit autrement, les multinationales externalisent le coût social de leurs stratégies d'optimisation. Prenons trois exemples:

  • En déplaçant massivement leur fabrication vers les pays à bas coût [2], les entreprises industrielles, pour protéger leurs marges, ont transféré à la société le coût gigantesque qu'appelle la reconversion des millions d'emplois perdus. Dans les pays où leur activité a été délocalisée, les coûts salariaux ne couvrent aucune des obligations sociales dont pourtant un certain esprit du capitalisme avait convenu dans les décennies d'après-guerre qu'elles devaient être partiellement supportée par les entreprises comme une contribution légitime au bien commun. Quant à la facture écologique d'une production en Asie, elle est évidemment totalement négligée, et laissée aux bons soins des prochaines générations…
  • Le recours à la sous-traitance, si commun depuis vingt ans, n'a pas qu'une justification industrielle. L'entreprise abandonne à un partenaire la gestion d'un pan de son activité, mais le gain économique qu'elle en retire ne tient pas uniquement à l'efficacité supérieure du sous-traitant spécialisé. Il tient aussi au transfert social implicite qui s'opère dans un contrat de sous-traitance: le partenaire n'est bien souvent pas soumis aux mêmes conventions collectives ni aux mêmes contraintes salariales, si bien qu'à taux d'emploi équivalent, la main d'œuvre sous contrat de sous-traitance est significativement moins protégée. L'accroissement masqué de la précarité est assumé par la collectivité.
  • Total s'est récemment vanté d'avoir payé un impôt sur les bénéfices en France au titre de son dernier exercice, et s'est une fois de plus justifié en expliquant que les années précédentes, il n'avait pas dégagé de profit sur son activité en territoire français. Sauf qu'il est bien évident que les profits colossaux que réalise cette firme dans le monde doivent aussi à la compétence de son encadrement encore largement français, que ses employés qui travaillent en France, ou même formés en France, concourent très largement à la prospérité de ses activités non françaises. En ne payant pas d'impôt au titre de son activité industrielle française, Total admet implicitement ne pas vouloir assumer les dépenses collectives  passées ou présentes auxquelles ses revenus internationaux sont pour partie redevables.

Tout cela nous conduit à apprécier la valeur des biens économiques différemment que ne le fait la doxa libérale. L'approche par les prix n'est plus un juste indicateur de leur valeur réelle, car le prix est le fruit d'une double manipulation: 1- manipulation des coûts par des firmes en mesure de sortir de leur comptes de résultats le coût social et écologique de leurs stratégies de croissance et de profit ; 2- manipulation des prix qui ne sont pas fixés en fonction des besoins objectifs des personnes, ou de la rareté des biens, mais qui sont le produit de l'effet démultiplicateur de stratégies commerciales hyper agressives (du positionnement haut-de-gamme fondé sur l'installation d'une marque dans l'imaginaire du consommateur au positionnement low cost dont la corrélation avec des coûts de fabrication bas n'est pas évidente) [3]

Chacun d'entre nous est appelé à poser sur le prix des biens dont il a besoin un regard critique. Quelle est la vraie portée économique, sociale et écologique de l'achat que je m'apprête à faire ? En achetant ce bien, quelle pratique économique est-ce que j'encourage implicitement ? Autrement dit, notre responsabilité civique et morale est de réintroduire dans le prix le coût objectif que l'entreprise a voulu évacuer.

Responsabilité politique, responsabilité personnelle

Nous n'évacuons pas la question de la concurrence, mais nous la replaçons dans le cadre de régions économiques homogènes, protégées des politiques commerciales agressives des autres régions économiques où les conditions de coûts sont différentes. Il est immoral qu'une entreprise qui participe au bien commun d'un pays en payant taxes, cotisations et salaires décents, et en se soumettant à de lourdes contraintes réglementaires, se retrouve concurrencée par d'autres entreprises qui n'assument rien, ou si peu. C'est la responsabilité du politique de réaffirmer les conditions d'une concurrence saine et loyale. Mais c'est notre responsabilité de la réclamer, et en attendant, d'agir individuellement en refusant d'acheter les biens qui ne répondent pas à ces conditions [cf. Caritas in Veritate §37].

C'est également notre responsabilité de fuir les réseaux de distribution qui ruinent nos centres-villes, détruisent la diversité et la richesse des commerces indépendants,  déshumanisent banlieues et sorties d'agglomération, et en définitive rongent les communautés humaines de nos villes et villages en faisant disparaître les occasions de se connaître et de vivre ensemble. C'est un lieu commun de dire que la grande distribution est une plaie sociale, alors pourquoi y faisons-nous nos courses chaque semaine ? A cause du prix ! Mais de quel prix parlons-nous ? De celui dont nous écrivions plus haut qu'il falsifie la valeur réelle des biens et des services. Car la grande distribution laisse à la collectivité la charge de soigner les blessures qu'elle nous inflige en ruinant  ses fournisseurs, en délabrant nos centres-villes,  en appauvrissant la vie sociale. Et cela va sans compter l'impact psychique et spirituel du mode d'achat compulsif et aliénant qu'encourage le modèle de vente des chaînes de distribution et des centres commerciaux.

Nous ne pouvons non plus pas faire l'impasse sur le très lourd tribut que les circuits longs font payer à notre environnement naturel. Les transports sont la clef de voûte d'une économie à flux dont le principe génère quelque 20% des émissions de C0² [4]. Le raccourcissement des circuits économiques est donc une urgence écologique, mais c'est en passe de devenir également une nécessité pratique tant il devient évident que le pic de pétrole, scenario désormais accepté par les instances les plus conservatrices comme l'Agence Internationale de l'Energie, remet en cause tout le modèle économique contemporain. Choisir dès aujourd'hui de privilégier les biens économes en transport, c'est préparer l'avenir et anticiper sur un modèle qui va devenir la règle.

La relocalisation des circuits économiques est enfin cohérente avec les principes d'un mode de vie simple. L'inauthenticité d'une économie à flux devient évidente, singulièrement lorsqu'on considère le risque qu'elle fait peser sur la distribution et donc la disponibilité des biens de première nécessité que sont la production agricole et la production alimentaire. Le défi de l'alimentation dans les décennies à venir suggère de mettre un terme au commerce mondial de produits agricoles, et de travailler ardemment à rendre à chaque région son autonomie alimentaire [5].

Subsidiarité

Au fond, une économie à visage humain s'envisage sur le mode de la subsidiarité, par cercles concentriques : notre responsabilité est de favoriser par nos choix quotidiens les filières qui nous sont géographiquement les plus familières, autrement dit de participer d'abord à la vitalité de notre environnement économique et social immédiat. Les filières longues doivent rester des exceptions justifiées par un état de rareté, et en tout état de cause, l'allongement de la filière doit se refléter dans son prix lequel augmente à mesure que la communauté délègue à d'autres le soin de lui procurer les biens et les services dont elle a besoin.

En la matière, la responsabilité politique de ceux qui nous gouvernent ou sont appelés à nous gouverner demande plus que des slogans et des postures électoralistes : elle exige le courage d’agir sans délai, et la volonté de persévérer.

 

François-Xavier Huard pour les Chrétiens indignés (www.chretiensindignonsnous.org)


[1] Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 2011, p. 19

[2] La part de l'industrie dans le PIB français a chuté de 22% en 1999 à 14% en 2007, et c'était avant l'effondrement de ces dernières années… (source: Ministère de l'Economie et des Finances)

[3] Le cas de l'i-phone est doublement pervers : vendu très cher grâce au prestige dont jouit Apple, il est pourtant produit en Chine à des coûts inimaginablement bas. L'Apple coûte effectivement très cher à la collectivité, car les externalités négatives dont il est l'origine sont énormes. Citons pêle-mêle la surconsommation de terres rares propres à tous les biens high tech aussi sophistiqués que le sont l'i-phone ;  une production entièrement sous-traitée à la firme géante chinoise Foxconn qui fait travailler ses ouvriers dans des conditions proches de l'esclavage ; plus généralement, le choix d'une sous-traitance intégrale qui prive les Américains d'une activité industrielle qui leur fait pourtant cruellement défaut ; le coût écologique d'une chaîne de fabrication dispersée à travers le monde entier, depuis les composants jusqu'au montage final et à la distribution ; le coût social, inchiffrable bien sûr mais néanmoins avéré, des comportements dégénérés auquel conduit l'usage désormais commun des smart phones en Occident ; etc. Bref, tout cela justifierait que l'i-phone soit vendu une fortune. C'est effectivement le cas, mais pour des raisons qui n'ont rien à voir avec son coût.

[4] Soit la part estimée des transports de biens et de personnes dans les émissions totales de CO².

[5] Lire les deux derniers rapports d'Olivier de Schutter, Rapporteur Spécial des Nations Unies pour le Droit à l'Alimentation, disponibles sur : http://www.srfood.org/index.php/fr/rapports-publies
Lire également l'introduction et la conclusion du passionnant ouvrage de Marcel Mazoyer et Laurence Roudart, Histoire des agricultures du monde : Du néolithique à la crise contemporaine, Points Seuil, 2009.

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