2 avril 2013 2 02 /04 /avril /2013 14:59

bereshitC'est le printemps, le temps des renaissances. Alors je t'annonce la naissance de mon nouveau site : www.pneumatis.net. La théologie et l'écriture deviennent désormais pour moi une activité professionnelle à part entière, ce qui relègue dès à présent ce blog au rang d'antiquité.

Pour toi, fidèle lecteur, je vais m'en expliquer rapidement. Si tu me suis depuis quelques temps déjà, tu dois savoir que j'ai une passion : la parole de Dieu. J'en ai une autre, sans doute plus banale : ma famille.

En septembre dernier, j'ai cessé volontairement mon activité salariée de développeur informatique. En premier lieu pour pouvoir m'occuper de mon fils handicapé. Mais ce n'était pas l'unique raison : mon métier ne faisait plus sens pour moi depuis longtemps déjà, et j'avais besoin d'exercer une activité conforme à mes valeurs, en liberté, et répondant à ma quête de sens. N'ayant pas pour objectif définitif de devenir père au foyer, j'ai profité de cette occasion pour faire un bilan de compétences. Tu vas peut-être rire, mais il y a encore moins d'un an, j'avais en tête de me reconvertir en charpentier ou en boulanger, du moins de trouver un métier qui me semblait correspondre à un besoin premier de l'homme.

Mais, et c'est là l'intérêt du bilan de compétences, il s'est avéré que la seule partie de moi qui ait un tout petit potentiel de valeur ajoutée, c'est ma cervelle. Mes mains ne sont bonnes à rien, sinon à taper sur un clavier et si tu viens un jour chez moi, tu te rendras vite compte de cette réalité en regardant les quelques bricolages dont je suis l'auteur. En outre, même s'il est vrai que tout s'apprend, il s'est confirmé que j'aurais fait une colossale erreur en renonçant à l'écriture, ainsi qu'à l'immense défi intellectuel que représente l'étude de la Bible.

La Providence m'a beaucoup aidé durant cette transition. L'année dernière, j'ai eu la chance de pouvoir écrire un livre, que tu pourras d'ailleurs découvrir sur mon nouveau site. J'écris aussi des billets concernant la foi et l'actualité de l'Eglise, publiés notamment sur le site Aleteia. Là encore, tu trouveras la liste de ces billets sur mon nouveau site. Enfin, depuis la fin de l'année dernière, je consacre une partie importante de mon temps à la recherche exégétique et travaille en conséquence, tu t'en doutes bien, à un nouveau projet de publication.

Le choix de faire un nouveau site, entièrement dédié à l'étude biblique, n'est pas sans conséquence pour le blogueur que je suis. Je ne suis pas naïf et j'ai des outils statistiques, comme tout blogueur. Je sais que le gros des internautes qui sont amenés à fréquenter un blog tel que celui-ci, des chrétiens pour l'essentiel, est bien plus intéressé par l'actualité politique que par la connaissance de la Bible (même si ça me fait un tout petit peu de mal aux doigts de l'écrire). Je suis conscient de la perte de lectorat que je risque, comme je suis conscient de la perte financière qu'entraine pour ma famille ma reconversion de l'informatique à la théologie. Mais, d'une part, je crois important de s'en remettre à la Providence, dès lors qu'on croit une décision juste. Et d'autre part, ceci s'inscrit aussi parfaitement dans des choix de vie pour plus de simplicité et de sobriété. Note quand même que je ne suis pas contre un report massif de ton attention sur les fruits de mon nouveau travail. Même si tu es de ceux que cela risque objectivement de moins intéresser (maman, si tu me lis, tu as aussi le droit d'aller voir ce que je fais en matière d'exégèse).

Surtout, les potentiels renoncements pèsent bien peu dans l'Espérance que j'ai en l'écoute de la parole de Dieu : nous chrétiens, en particulier en occident, souffrons d'une grande ignorance de la Bible, même si nous aimons à croire le contraire. De là naissent toutes nos tiédeurs, et nos clivages qui sont plus politiques que théologiques. Je crois que notre Eglise, c'est-à-dire l'ensemble des baptisés, a un grand besoin d'être évangélisée. Nous avons besoin de recevoir et de garder au coeur, comme une mélodie que l'on connait par coeur et que l'on finit par chanter sans même s'en rendre compte, cette bonne nouvelle de Jésus Christ. Je crois que c'est l'une des étapes les plus importantes à atteindre en vue de l'unité des chrétiens.

Pour cela j'espère pouvoir transmettre la joie qu'il y a à une lecture renouvelée de la Parole de Dieu. Partager avec toi l'exultation d'une meilleure compréhension de textes, que l'on a peut-être déjà entendu 100 fois à la messe, et qui dorment en nous comme dans un grenier, au lieu d'être semés dans la bonne terre. C'est cela que je veux partager avec toi, c'est cela que j'espère un peu pouvoir semer. C'est à cela que je vais désormais me consacrer. Et je souhaite de tout coeur pouvoir continuer de partager cela avec toi.

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29 mars 2013 5 29 /03 /mars /2013 11:35

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C’est une homélie très dense qu’a prononcé le Pape François à l’occasion de la première messe chrismale qu’il célébrait comme évêque de Rome. Traditionnellement, le Jeudi Saint est un peu la « fête des prêtres ». La messe du jeudi matin (parfois déplacée au mardi ou au mercredi précédent, dans certains diocèses), qu’on appelle Messe chrismale, est bien sûr celle de la consécration du saint chrême et de la bénédiction des huiles, mais c’est aussi une célébration de rénovation du ministère sacerdotal, en mémoire du jour où le Christ fit partager son sacerdoce à ses apôtres, et par eux à tous ceux qui ont reçu le sacrement d’ordination.

La Messe chrismale est souvent l’occasion pour les prêtres de recevoir une exhortation à la sainteté. Et la prière pour avoir de saints prêtres fait aussi souvent partie des intentions de prière universelle du Jeudi saint. Ce renouveau pour les prêtres et les évêques, le fait de raviver le feu, de chercher à être toujours plus unis au Seigneur, Benoit XVI avait plusieurs fois rappelé combien cela était déterminant pour que l’Eglise puisse rendre témoignage à la Parole de Dieu. Il l’avait rappelé particulièrement à l’occasion du traitement des scandales de pédophilie. Or comme l’Eglise est experte pour tirer de son trésor à la fois de l’ancien et du nouveau, c’est encore une fois un vibrant appel à la sainteté des prêtres qu’a fait retentir le Pape François en ce jeudi saint. Et il l’a fait en approfondissant d’une manière renouvelée le thème de l’onction comme grâce de sainteté.

L’onction est grâce de sainteté en son origine même. C’est ce que rappelle d’abord François en évoquant l’origine de l’onction sacerdotale : celle d’Aaron et de ses fils en la deuxième année de l’Exode quand, dans le désert, fut installé par Moïse le Tabernacle, lieu de la présence divine au milieu du peuple (Ex 40). Le Tabernacle de l’Ancienne Alliance est le lieu saint entre tous, celui-là même qu’avec le Temple de David on appellera Saint des Saints. Il est la demeure du Saint Nom, le lieu de la rencontre avec la Gloire du Seigneur. A l’époque du Temple, seul le Grand Prêtre pouvait y pénétrer, parce qu’il avait reçu l’onction et l’habit sacerdotal. Mais dans une controverse de Jésus avec des pharisiens à propos du Shabbat, Jésus rappelle que le roi David avait lui-même pu manger les pains sacrés qui étaient réservés aux prêtres (Mt 12, 1-8 en relation avec 1S 2, 7). David, qui avait certes reçu l’onction – mais royale, en ce qui le concerne – n’en était pas moins en situation de sainteté, ce qui le rendit apte à manger ces pains sacrés.

L’onction est grâce de sainteté pour le monde, dépassant les limites de celui qui la reçoit. François, sachant que son auditoire connait bien tout cela, provoque la même conversion du regard que Jésus à propos du Shabbat : l’onction est faite pour l’homme, et non l’homme pour l’onction, aurait-il pu dire en paraphrasant Jésus. L’évêque de Rome rappelle qu’elle n’est pas faite pour être gardée, mais pour oindre le peuple. « On dirait un baume précieux, un parfum sur la tête, qui descend sur la barbe, la barbe d’Aaron, qui descend sur les bords de son vêtement » (Ps 133, 2). En citant ce très beau passage du Psaume 133, François semble indiquer que le prêtre n’est finalement là que pour répandre, diffuser la sainteté qu’il reçoit de Dieu. « L’image de l’huile qui se répand - qui descend de la barbe d’Aaron jusqu’à la bordure de ses vêtements sacrés, est l’image de l’onction sacerdotale qui, à travers celui qui est oint, arrive jusqu’aux confins de l’univers représenté par les vêtements ». Toute l’homélie de François suit alors cette logique : tout comme l’étaient les vêtements sacrés du Grand Prêtre, la liturgie est faite pour que la présence de Dieu touche le monde entier. Parce que « la beauté de la chose liturgique, qui n’est pas seulement un ornement et un goût pour les vêtements, mais la présence de la gloire de notre Dieu resplendissant en son peuple vivant et consolé », n’a de raison d’être que si elle devient annonce de la Bonne Nouvelle aux pauvres, aux affligés, au prisonniers, etc… (Is 61, 1-2 et Lc 4, 18-20). « L’onction, chers frères, n’est pas destinée à nous parfumer nous-mêmes, ni davantage pour que nous la conservions dans un vase, parce que l’huile deviendrait rance … et le cœur amer » ajoute François.

L’onction est grâce de sainteté, source d’espérance pour le peuple qui la reconnait et y aspire. « Ce que j’entends souligner c’est que nous avons toujours à raviver la grâce et discerner en chaque demande, parfois inopportune, parfois seulement matérielle ou même banale - mais elle l’est seulement apparemment -, le désir de nos fidèles de recevoir l’onction par l’huile parfumée car ils savent que nous la détenons ». En mettant en relation l’onction d’Aaron avec l’évangile de la femme hémorroïsse, François illustre merveilleusement cette aspiration. Car cette femme si souffrante, qui dans la foule vient chercher la guérison en touchant Jésus, ne touche pas n’importe quelle partie de son vêtement. Matthieu et Luc précisent : « la frange de son vêtement ». L’allusion au tsitsit, cette frange que les fils d’Israël devaient faire à leurs vêtements pour se rappeler de suivre les commandements du Seigneur est claire (Nb 15, 38-40). Suivre les commandements était pour eux synonyme de mener une vie sainte. Les commentaires rabbiniques ajoutent même que la frange du vêtement est un surcroit de sainteté pour Israël. Jésus ne rencontre donc pas cette femme n’importe comment, mais bien par le biais de la sainteté qui émane de lui ; lui qui a reçu l’onction, lui le véritable Grand Prêtre. C’est pourquoi François insiste sur le fait que la grâce doit déborder du prêtre, afin de rejoindre ceux qui cherchent ardemment cette consolation. « Les disciples eux-mêmes - futurs prêtres - ne réussissent pas à voir, ni ne comprennent : de la ‘périphérie existentielle’, ils voient seulement la superficialité de la multitude qui presse de partout Jésus jusqu’à le suffoquer (cf. Lc 8, 42). Le Seigneur, en revanche, sent la force de l’onction divine qui arrive jusqu’aux bords de son manteau ».

L’onction est grâce de sainteté quand celui qui la reçoit sort de lui-même. François livre alors là le plus exigeant de son enseignement. « Le prêtre qui sort peu de lui-même, qui oint avec parcimonie - je ne dis pas « jamais » car, grâce à Dieu, les fidèles nous ‘volent’ l’onction -, perd le meilleur de notre peuple, ce qui est capable d’allumer le plus profond de son cœur de prêtre. Celui qui ne sort pas de lui-même, au lieu d’être un médiateur, se convertit peu à peu en intermédiaire, en gestionnaire. Nous connaissons tous la différence : l’intermédiaire et le gestionnaire « ont déjà reçu leur récompense », et comme ils ne paient pas d’eux-mêmes, ni de leur cœur, ils ne reçoivent pas non plus un merci affectueux qui vient du cœur ». Car la grâce répandue largement, cette sainteté vécue dans le renoncement à soi-même et le don à l’autre, est source de joie. Aussi la sainteté, ce n’est pas d’abord une bonne gestion de paroisse ou de diocèse, de bonnes techniques d’enseignement et de communication, ni bien chanter ou bien expliquer… mais justement sortir de soi, renoncer à être efficace. C’est juste se donner aux pauvres et laisser agir la grâce, la laisser couler comme l’huile sur le vêtement : « les cours pour s’aider soi-même dans la vie peuvent être utiles, mais vivre notre vie sacerdotale en passant d’un bord à l’autre, de méthode en méthode, pousse à devenir pélagiens, à minimiser le pouvoir de la grâce qui s’actualise et croît dans la mesure selon laquelle, avec foi, nous sortons pour nous donner nous-mêmes et pour donner l’Évangile aux autres ; pour donner la petite onction que nous tenons à ceux qui n’ont rien de rien ». François explique alors ce qu’exige ce « sacrement du pauvre » : ne pas devenir « des prêtres tristes, et convertis en collectionneurs d’antiquités ou de nouveautés » mais aller au plus fort du contact avec les brebis. Et les brebis, Jésus nous le rappelle, ce sont d’abord ceux qui ont faim, qui sont nus, qui sont malades ou en prison. Comme pour le saint d’Assise, François demande à ses prêtres de partager ces situations. Son exhortation peut finalement se résumer à cette simple mais belle image : « cela je vous le demande : soyez des pasteurs avec ‘l’odeur de leurs brebis’, que celle-ci se sente », jusqu’à ce que tout le reste apparaisse « comme étant pure grâce ».

 


Cet article a été écrit pour le site Aleteia.org.
Crédit photo : © Damien MEYER / AFP

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28 mars 2013 4 28 /03 /mars /2013 09:10

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La dernière célébration du Pape François avant le Triduum pascal, qu’est la messe chrismale du jeudi 28 mars au matin, est l’occasion d’entendre le Messie reprendre les mots d’Isaïe à la synagogue de Nazareth, un jour de Shabbat : « L'Esprit du Seigneur Dieu est sur moi, le Seigneur m'a consacré par l'onction. Il m'a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux prisonniers qu'ils sont libres, et aux aveugles qu'ils verront la lumière, apporter aux opprimés la consolation, annoncer une année de bienfaits accordée par le Seigneur » (Lc 4, 18-19).

En cette Semaine Sainte, c’est résolument à l’écoute de cette parole que nous met le Pape François.

Déjà, dans l’homélie de sa messe d’intronisation, commentant la lettre de saint Paul aux Romains, François rappelle combien notre monde a besoin d’Espérance, et combien nous chrétiens, en nous faisant gardiens des plus pauvres et gardiens de la Création, nous avons à porter la Bonne Nouvelle de cette Espérance fondée en Christ. « Garder la création, tout homme et toute femme, avec un regard de tendresse et d’amour, c’est ouvrir l’horizon de l’espérance, c’est ouvrir une trouée de lumière au milieu de tant de nuages, c’est porter la chaleur de l’espérance ! ». C’est donc bien la Bonne Nouvelle aux pauvres que le Pape François nous demande d’apporter, à la suite du Christ.

La joie qui nait de cette Espérance est magnifiquement incarnée dans la célébration des Rameaux. François rappelle à cette occasion,dans son homélie, combien est grande la joie de qui reconnait l’amour de Jésus : « Jésus a réveillé dans le cœur tant d’espérances surtout chez les gens humbles, simples, pauvres, oubliés, ceux qui ne comptent pas aux yeux du monde. Lui a su comprendre les misères humaines, il a montré le visage de miséricorde de Dieu, il s’est baissé pour guérir le corps et l’âme. »

Le Messie, annonçant la Bonne Nouvelle aux pauvres, vient guérir et consoler. Commentant l’entrée de Jésus dans Jérusalem, François ajoute : « C’est une belle scène : pleine de lumière – la lumière de l’amour de Jésus, celui de son cœur –, de joie, de fête. » Il suffit de se souvenir que François célébrera la messe de la Sainte Cène dans une prison pour mineurs, pour voir que le signe qu’il veut donner sera complet : après la bonne nouvelle annoncée aux pauvres, il veut annoncer aux aveugles qu’ils verront la lumière, et aux prisonniers la libération. Il veut que la joie de trouver le Christ et d’accueillir son Amour soit consolation pour notre monde. Et il nous demande de porter cette Espérance-là. C’est un grand élan messianique qui annonce sans aucun doute « une année de bienfaits accordée par le Seigneur ».

Or pour cela, François nous demande de sortir de nous-mêmes, d’aller vers les autres, « chercher avec le Seigneur la brebis perdue ». Dans le résumé de sa catéchèse, à l’occasion de sa première audience générale, mercredi 27 mars 2013, François nous enseigne que « Vivre la Semaine Sainte, c’est apprendre à sortir de nous-mêmes pour aller surtout vers ceux qui ont besoin de compréhension, de consolation, d’aide ». Sortir de nous-mêmes, embrasser la croix, c’est d’abord faire preuve de responsabilité.

Lors de sa messe d’intronisation, en la fête de saint Joseph, le Pape François nous a appelés vigoureusement à cette responsabilité : « Au fond, tout est confié à la garde de l’homme, et c’est une responsabilité qui nous concerne tous. Soyez des gardiens des dons de Dieu ! ». C’est la condition nécessaire pour que puisse naitre cette Espérance, et la joie qu’elle met dans les cœurs. C’est pourquoi il ajoute : « quand l’homme manque à cette responsabilité, quand nous ne prenons pas soin de la création et des frères, alors la destruction trouve une place et le cœur s’endurcit ». Le cœur qui s’endurcit n’a pas de place pour la joie, parce qu’il ne peut se nourrir d’Espérance. Et donc celui qui n’assume pas vertueusement sa responsabilité de gardien de la Création et de ses frères ne peut pas porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, et ne marche pas à la suite du Christ.

Aussi c’est un message très fort que nous délivre le Pape François, particulièrement en cette semaine sainte :

En mettant l’accent, lors de la célébration des Rameaux, sur la relation indissociable entre la joie et la croix, il nous rappelle encore où notre joie prend sa source : « Notre joie n’est pas une joie qui naît du fait de posséder de nombreuses choses, mais elle naît du fait d’avoir rencontré une Personne ».

Avec son appel à nous comporter en gardiens, nous voyons là se dessiner plus clairement les traits d’un des principes centraux de la doctrine sociale de l’Eglise, que nous avons trop oublié : la destination universelle des biens. Ce principe est d’une exigence que nous devons redécouvrir et embrasser, car dans l’enseignement de l’Eglise, c’est à lui qu’est subordonné le droit à la propriété privée. Paul VI, dans son encyclique Populorum Progressio, l’illustrait en citant saint Ambroise : « Ce n'est pas de ton bien que tu fais largesse au pauvre, tu lui rends ce qui lui appartient. Car ce qui est donné en commun pour l'usage de tous, voilà ce que tu t'arroges. La terre est donnée à tout le monde, et pas seulement aux riches ». Et Paul VI d’ajouter que « la propriété privée ne constitue pour personne un droit inconditionnel et absolu ».

L’actuel successeur de Pierre, clairement engagé à la suite du saint d’Assise dont il a pris le nom, nous appelle déjà comme lui à renoncer, à nous déposséder, dans la joie de la rencontre avec Jésus. Cela est difficile, mais ce renoncement est celui du Christ qui s’est donné jusqu’à la mort pour nous. « Son chemin est aussi le mien, le tien, le nôtre. Vivre la Semaine Sainte, c’est apprendre à sortir de nous-mêmes pour aller surtout vers ceux qui ont besoin de compréhension, de consolation, d’aide. C’est entrer davantage dans la logique de Dieu qui est avant tout celle de l’amour et du don de soi. » Voilà ce qu’ajoute le Pape François dans sa catéchèse d’aujourd’hui.

Faut-il rappeler la rencontre de Jésus avec le jeune homme qui, aspirant à la vie éternelle, repart empli de tristesse parce qu’il avait de grands biens (Mt 19, 22) ? Préférer la possession, et même simplement la sécurité de l’avoir, ne conduit pas à la joie, mais bien à la tristesse. Et c’est cela que le Pape François nous rappelle pratiquement dans chacun de ses enseignements depuis le début de son pontificat. C’était l’exemple de saint François d’Assise, encore une fois, qui cherchait dans le don total de lui-même et le renoncement à toute possession, la joie parfaite. Et nous pouvons présumer que cet appel du Pape François ne sera pas que pour le temps de la semaine sainte, mais pour un horizon plus vaste, celui d’une réelle conversion de nos vies à la joie du don.

Mais François est pédagogue, et nous invite par étape, à la responsabilité, à la l’Espérance et à la joie, et à l’ouverture aux autres. Il nous met en garde à chacune de ces étapes, contre les tentatives de Satan de nous détourner de ce chemin. Il sait sans doute combien cela est difficile. Après avoir vu la tristesse du jeune homme riche, Jésus ajouta pour ses disciples  combien il serait difficile pour un riche d’entrer au Royaume des cieux. « Entendant ces paroles, les disciples furent profondément déconcertés, et ils disaient : Qui donc peut être sauvé ? » (Mt 19, 25). Si cela était difficile à accepter pour les disciples, combien plus cela sera difficile pour nous. Mais Jésus déjà avait répondu à ses disciples : « Pour les hommes, c'est impossible, mais pour Dieu tout est possible » (Mt 19, 26). C’est ce que nous répète encore et encore le Pape François, en rappelant qu’avec l’Amour de Dieu, tout cela est possible.

Dans son homélie de la célébration des Rameaux, il disait : « Regardons autour de nous : combien de blessures le mal inflige-t-il à l’humanité ! Guerres, violences, conflits économiques qui frappent celui qui est plus faible, soif d’argent, que personne ne peut emporter avec soi, on doit le laisser. Ma grand-mère nous disait à nous enfants : le linceul n’a pas de poches. Amour de l’argent, pouvoir, corruption, divisions, crimes contre la vie humaine et contre la création ! Et aussi – chacun de nous le sait et le reconnaît – nos péchés personnels : les manques d’amour et de respect envers Dieu, envers le prochain et envers la création tout entière. Et sur la croix Jésus sent tout le poids du mal et avec la force de l’amour de Dieu  le vainc, le défait dans sa résurrection. C’est le bien que Jésus fait à nous tous sur le trône de la Croix. La croix du Christ embrassée avec amour ne porte pas à la tristesse, mais à la joie, à la joie d’être sauvés et de faire un tout petit peu ce qu’il a fait le jour de sa mort ! »

Cette joie de se donner, de sortir de soi et d’embrasser la croix, est rien moins que surnaturelle, aussi nous ne devons pas avoir peur. Nul doute que le Triduum Pascal qui s’annonce sera l’occasion, avec François, d’une progression régulière et pédagogique dans ce renoncement, cet abaissement de nous-mêmes jusqu’à la croix, pour laisser « l’action créative de Dieu » être, par nos vies, la lumière du monde.



Cet article a été écrit pour le site Aleteia.org.
Crédit photo : © Clément SACCOMANI / CIRIC

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24 février 2013 7 24 /02 /février /2013 00:00

conclave.jpgComme je l’ai écrit ici récemment, la pseudo-prophétie de saint Malachie dont s'est momentanément emparé le web, comme à l'approche de chaque conclave, n’a rien d’une prophétie et est, pour dire le moins : sans intérêt. En revanche, il est une prophétie dont j’aimerais t’entretenir, qui me semble dire beaucoup du conclave… ou des conclaves, et qui mérite franchement qu’on s’y arrête. Cette prophétie, c’est celle, bien connue, de Daniel, dite des « soixante-dix semaines ».

 

Sont assignées soixante-dix septénaires pour ton peuple et ta ville sainte pour clore la transgression, pour mettre fin aux péchés, pour expier l'iniquité, pour apporter justice éternelle, pour sceller vision et prophétie, pour oindre le Saint des Saints. Prends-en connaissance et intelligence Depuis l'instant que sortit cette parole qu'on revienne et qu'on rebâtisse Jérusalem jusqu'à un Prince Messie, sept septénaires et 62 septénaires, restaurés, rebâtis places et remparts, mais dans l'angoisse des temps. Et après les 62 septénaires, un messie supprimé, et il n'y a pas pour lui... la ville et le sanctuaire détruits par un prince qui viendra. Sa fin sera dans le cataclysme et, jusqu'à la fin, la guerre et les désastres décrétés. Et il consolidera une alliance avec un grand nombre. Le temps d'un septénaire ; et le temps d'un demi-septénaire il fera cesser le sacrifice et l'oblation, et sur l'aile du Temple sera l'abomination de la désolation jusqu'à la fin, jusqu'au terme assigné pour le désolateur. (Dn 9, 24-27)

Cette prophétie de Daniel a fait couler beaucoup d’encre, vu que - cela ne t'aura pas échappé - elle est plutôt hermétique. Et elle pose en plus certains problèmes de traduction, sur lesquels, d’ailleurs, la Bible de Jérusalem que je cite ici (en la modifiant légèrement), ne tranche pas ; traductions qui font l'objet d'importantes controverses depuis... depuis sans doute les premiers temps du christianisme. Cette prophétie était pour les premiers chrétiens au coeur de leur annonce de Jésus comme Messie, et il traine encore quelques accusations non liquidées de falsification du texte par les juifs pour mieux contrer la profession de foi chrétienne. On a trace de cela notamment dans des différences notables entre le texte massorétique et des versions pré-chrétiennes de la Septante. Mais bref.

Certains érudits ont vu dans cette prophétie un décompte précis des semaines d’années (une semaine d’année = 7 ans, 70 semaines = 490 ans) entre la reconstruction du Temple au retour de la déportation à Babylone, et la passion de Jésus[1]. D’autres ont vu un décompte des semaines de jours entre le moment de l’annonce à Zacharie (le tonton par alliance de Jésus) et la présentation de Jésus au Temple qui clôture le récit de l’enfance[2]. Du Temple au Temple, comme pour appuyer ce signe qui habille l’événement de l’Annonciation ; lequel a en commun avec la prophétie cette très rare présence biblique de l’ange Gabriel.

70semaines.jpgPour être honnête, les questions de datation me passionnent, mais ces interprétations de la prophétie de Daniel me laissent froid. Parce qu’aucune d'elles n’explique pourquoi 70 semaines, et pas 71 ou 82. Il y a un moment où il faut se poser les bonnes questions : si Dieu est maitre de l'histoire, au point de pouvoir l'anticiper, c'est donc qu'Il a voulu ce nombre. Pourquoi ? Et s'il s'agit d'annoncer un événement précis dans le temps, pourquoi est-ce si opaque ? Alors même si cela a un côté un peu sulfureux, il faut se rappeler que les nombres ont leur importance dans la Bible. Et il y a bien un moment où il faut se retrousser les manches pour le comprendre. Parce que prétendre donner la signification de cette prophétie par sa correspondance avec des événements temporels – que les spécialistes me pardonnent – me fait juste penser à une devinette carambar, du genre « Pourquoi les poules traversent-elles la route ? Pour aller de l’autre côté, bien sûr ». On répond complètement à côté. On fait typiquement dans le registre de la lapalissade.

Après, ce n’est pas parce qu’on va se poser la question de la symbolique de quelques chiffres qu’il faut croire qu’on va faire dans la cryptographie. Il y a ça de bien avec la Bible, c’est qu’elle contient en elle-même les clefs de son propre langage. Or justement, il y a dans l’Ecriture, comme dans la glose qui s’est développée autour, une signification récurrente pour ce nombre 70… qui va nous ramener au conclave… si si, tu vas voir, il faut juste être un peu patient. Et puis entre nous, je vais te dire, essayer de comprendre cette prophétie, avec ou sans conclave, est de toute façon d’une grande importance. Pour preuve, l’ange Gabriel, s’adressant à Daniel, dit ceci :

Au commencement de tes supplications, une parole a surgi et je suis venu te l’annoncer, à toi qui est l’homme des prédilections. Donc pénètre la parole, comprends la vision (Dn 9, 23).

L’insistance de l’ange Gabriel sur la nécessité de comprendre est notable déjà au chapitre précédent.

J'entendis la voix d'un homme, au milieu de l'Oulaï, qui criait et disait : « Gabriel, donne à celui-ci l'intelligence de cette vision ». Et il vint près du lieu où j'étais, et quand il vint, je fus effrayé et je tombai sur ma face ; et il me dit : comprends, fils d'homme, c’est le temps de la fin que révèle la vision. (Dn 8, 16-17)

Jésus lui-même, en évoquant cette prophétie, en rajoutera une couche :

Et cette Bonne Nouvelle du Royaume sera proclamée dans le monde entier ; il y aura là un témoignage pour toutes les nations. Alors viendra la fin. Lorsque vous verrez l’abomination de la désolation, comme l'a dit le prophète Daniel, dans le Lieu Saint, que le lecteur [de l’Ecriture] comprenne ! » . (Mt 24, 14-15)

Voilà, je tente une habile transition. Oui, bien sûr, il est question d'un temps de la fin. Mais comme pour toute chose dont l'accomplissement participe du salut de l'humanité. Ce que montre indirectement cette parole de Jésus, c'est que la prophétie a à voir avec les nations, l’ensemble des peuples, et par là, avec l’universalité. Car ce n’est pas par hasard si, évoquant la prophétie de Daniel, Jésus parle du monde entier et de toutes les nations. Cela vient en premier lieu du chapitre 10 de la Genèse, où le nombre des peuples évoqués comme descendant des fils de Noé est de 70 (si, j’ai vérifié… je m’y suis repris à plusieurs fois, mais quand même… on occupe ses soirées comme on peut, hein). Ils sont censés représenter la totalité des peuples de la terre, avec chacun leur langue spécifique. Ces nations sont celles qui, peu après ce « recensement », se trouvent impliquées dans la construction de la tour de Babel, puis dispersées par Dieu en les rendant inaptes à comprendre leurs langues respectives.

Le Talmud fourmille de références aux 70 nations, indiquant notamment que chacune d’elle est sous la protection d’un ange spécial, à l’exception d’Israël, qui est sous la protection de Dieu seul. On y trouve par exemple l’affirmation selon laquelle la Torah a été donnée en 70 langues, pour toutes les nations de la terre. Le mythe concernant la rédaction de la Septante (qui veut dire 70) vient également de là, dans le sens où les 70 sages d’Alexandrie impliqués dans la traduction en grec de l’Ecriture représentent, au moins a posteriori, chacun une nation avec sa langue. Et le miracle fut que ces 70 traducteurs aboutirent à un même texte grec, mot pour mot, faisant de la Septante une traduction proprement inspirée.

Les 70 sages du Sanhédrin figurent également cette universalité de la Loi. Le prototype de ce Sanhédrin se retrouve dans les 70 personnes qui devaient entourer la Tente du Témoignage, ainsi que Dieu l’avait ordonné à Moïse : ils évoquent ainsi cette totalité des nations et des langues, et donc l’universalité de la révélation de Dieu, et de sa présence au milieu des hommes.

Enfin, il faut rappeler ici l’ordonnance de la fête de Souccot, la fête des tentes, qui implique le sacrifice de 70 taureaux, pendant les sept jours de la fête : 13 taureaux, le premier jour, 12 taureaux le deuxième, etc… jusqu’au septième jour, un sacrifice de 7 taureaux. Le total faisant 70 (cf. Nb 29, 1-34). Les sages du Talmud considéraient effectivement ces holocaustes commandés par Dieu à Moïse comme un sacrifice d’expiation pour les nations (Soucca 55b), en lien avec la prophétie de Zacharie sur le retour à venir des nations à Jérusalem au moment de la fête de Souccot (Za 14, 16-19) [3].

Enfin, le Talmud évoque quelque chose d’important : la glose raconte que les anges comprenaient toutes les langues, sauf l’araméen, si bien qu’il n’était pas conseillé de prier dans cette langue. Tous ? Sauf l’ange Gabriel (tiens donc) ! Ce serait grâce à Gabriel que Joseph, fils de Jacob / Israël, aurait appris la totalité des 70 langues lui permettant d’intégrer la cour de Pharaon (Sotah 36b). Gabriel serait donc l’ange qui comprend toutes les langues, les 70 langues, et qui les enseigne.

babel.jpgIl ressort pour l’instant que la prophétie des 70 semaines ou septénaires, dont le prophète parle en se gardant bien de préciser s’il s’agit de jours ou d’années, concerne moins une indication de durée, qu’une prophétie de Pentecôte : une réparation du péché de Babel et de ses conséquences, et un retour des nations dans la Jérusalem accomplie, la Jérusalem céleste. Il n’est d’ailleurs nul besoin d’évoquer l’analogie entre Babel et Babylone, la ville dans laquelle sont déportés les juifs au moment des supplications de Daniel, et sur laquelle est censée porter la prophétie, pour le montrer. Le nombre 70 suffit à évoquer les nations.

Quant au septénaire, ce n’est pas d’abord une durée, mais un cycle… et un cycle de création. C’est le cycle d’une création accomplie, du commencement au Shabbat, ainsi que nous en avons le prototype avec les sept jours de la Genèse. Et si la prophétie parle de 70 septénaires, c’est bien qu’il s’agit de recréer l’ensemble des peuples, divisés chacun selon leur langue, pour n’en faire plus qu’un seul, uni dans le Christ. Une nouvelle création par peuple, une expiation par langue et par nation pour marquer l’accomplissement à l’universel de tout ce qui ne concernait jusqu’alors qu’Israël.

Bien entendu, la prophétie est complexe et semble nous éloigner de plus en plus de cette histoire de conclave. Notamment le découpage obscure en 7 septénaires, puis 62 septénaires, puis 1 septénaire. On peut essayer de le comprendre si tu as encore un peu de patience en stock. Une première chose : il est vraisemblable que le nombre 62 ne signifie rien d’autre que le reste de la soustraction du 1 et du 7 au nombre total de 70. Voilà déjà ça de moins (je dis ça parce qu'au bout de deux semaines de recherche, j'ai renoncé). Et ceci parce que les symboles très nets de la prophétie sont à la fois le 70, le 1, le 7 et le fait qu’il y ait trois temps dans le processus de libération.

pentecote.jpgLe 70, nous l’avons vu, concerne l’ensemble des nations. Le septénaire final figure une unité et est symbole d’un accomplissement (symbole courant qui se retrouve ailleurs dans la Bible). Les trois temps montrent une action divine, une œuvre du Dieu trinitaire. Il nous reste donc à comprendre les 7 premiers septénaires. Et nous avons là précisément le détail de la prophétie : la Pentecôte, qui rejoint le sens global. D’après la tradition hébraïque, Moïse reçut la Torah sur le Sinaï au moment de la fête de Shavou’ot, la fête des semaines : sept semaines après Pessa’h. Shavou’ot est une des trois fêtes d’obligation, mais elle n’est pas instituée avec une date propre, elle est définie par rapport à Pessa’h, selon ces sept semaines, évoquant ainsi une réalisation parfaite, un Shabbat Shabbaton. La tradition juive, encore aujourd'hui, parle du Shabbat Shabbaton, surtout évoqué pour Yom Kippour (Lv 16, 30), comme d'un repos d'unité et de paix - pour le peuple juif, mais je me permets d'élargir à l'universel - et d'un retour aux racines. Nous savons par ailleurs que c’est le jour de Shavou’ot que les apôtres reçurent l’Esprit Saint et se mirent à parler en langues (!), de sortes que des personnes venant de toutes les nations qui sont sur la terre (!!) les comprenaient, chacun dans sa propre langue.

Le miracle de la Pentecôte était prophétisé par Daniel : il s’agit, au moins symboliquement, du don de la Torah, parfaitement accomplie dans le Christ, la Révélation (traduction de Apocalypse), à toutes les nations. Et plus exactement, du don de compréhension de la Parole. C’est une part essentielle du processus de rédemption, la libération de l’intelligence, la libération de la vision. Que le lecteur comprenne ! C’est en vue de cette libération qu’il faut transcender les langues, c’est-à-dire la culture. Le récit de Babel évoque symboliquement la tentation (très contemporaine) d’atteindre par ses propres vérités et raisonnements (la brique pour pierre, et le bitume pour mortier) une spiritualité universelle (atteindre le ciel). Il faut, pour réaliser l’unité de l’homme en Dieu, défaire d’abord la fausse unité que l’homme s’est fabriquée en lui-même. Que ce soit l’homme comme personne, ou l’homme comme peuple, le microcosme comme le macrocosme. C’est ce qu’il advient dans le récit de Babel, quand Dieu confond toutes les langues. Mais il faut ensuite refaire cette unité autour de Dieu, qui appelle sans cesse l’homme à cette unité en Lui, dans son royaume : « Je serai votre Dieu et vous serez mon peuple » martèle l’Ecriture.

Voilà, c’est un peu tout cela que m’évoque un conclave, même si ce billet sent le recyclage d'une réflexion qui n'avait rien à voir au départ. Je vais être parfaitement honnête avec toi et remettre les choses dans le bon ordre : j'ai mis du temps ce dernier mois à comprendre pourquoi j'étais obsédé par cette prophétie (si, parce que bon, ça m'a un peu obsédé, quoi)... et puis j'ai commencé à comprendre un peu après la renonciation de Benoit XVI, quand on a commencé à parler du prochain conclave.

Oui, l'élection d'un pape c'est un événement réellement prophétique, où de toutes les nations sont nés des disciples, qui se rassemblent pour accueillir l’Esprit Saint, en vue d’une unité, une unité promise à l'humanité toute entière. C’est en particulier cela qu’est la figure du Pape pour l’Eglise universelle : cette figure d’unité. Et c’est aussi pour ça que ce jour de la Pentecôte, dans les Actes des apôtres, c’est Pierre qui prend la parole. Pour moi, l’événement de la Pentecôte est le premier conclave de l’histoire de l’Eglise, d’une certaine manière. Certains voient dans la préparation à l'élection d'un nouveau pontife l’occasion d’exacerber les divisions, les luttes intestines, les guerres de clans. Pourtant, pour l’Eglise et pour le monde, c’est un moment capital, sous l’inspiration de l’Esprit Saint et sans aucun doute sous la bonne garde de l’ange Gabriel ; un moment pour entrer dans l’intelligence de l’unité. Une unité qui ne nous appartient pas, parce qu'elle est réalisée de la main de Dieu. Ce n'est pas juste une élection, un temps spécial dans la gouvernance d'une institution. C'est un signe eschatologique, un signe essentiel quant au projet que Dieu a pour l'Homme : un sacrement de Pentecôte, en vue d'une Transfiguration de l'humanité.

 


[1] Voir par exemple Jésus Christ dans l’histoire, Arthur Loth, éditions François-Xavier de Guibert, 2003

[2] Voir Les évangiles de l’enfance du Christ, René Laurentin, Desclée, Paris, 1982

[3] Au passage, nous entendons ce dimanche le récit de la Transfiguration de Jésus, qu'il est appréciable d'écouter en sachant que c'est précisément dans le contexte de la fête de Souccot qu'a lieu cet événement extraordinaire. Ce qui fait que la remarque de Pierre (construisons trois tentes...) n'a rien d'une idée à la con, comme on l'entend trop souvent. La seule raison pour laquelle l'évangile dit que Pierre ne savait pas ce qu'il disait, c'est que le vrai Tabernacle est réalisé devant lui, en Jésus, et a déjà parfaitement accompli le rituel de la fête. C'est cela qui échappe à Pierre, et c'est la présence de la nuée qui vient lever le voile ici sur cette réalité. Cette fête de Souccot qui célèbre le retour de la nuée de Gloire pour protéger les hébreux dans le désert, s'accomplit réellement dans cet événement du mont Thabor, où elle les couvre de son ombre (Lc 9, 34), comme l'annonçait déjà l'ange Gabriel à Marie (Lc 1, 35) et comme elle le fit en d'autres temps, au moment de l'onction du Tabernacle (Ex 40, 35 et suivants) résumant tout l'Exode d'Israël.

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11 février 2013 1 11 /02 /février /2013 22:02

benoit_xvi_serviteur_de_la_parole.jpgComme beaucoup de monde j’ai accueilli la nouvelle avec une grande émotion : Benoit XVI renonce à sa charge. Je suis un peu nul en épitaphe, et cela tombe bien, il n’est pas mort. Toutefois, cette journée a comme un arrière-gout de deuil. Chacun dira ses meilleurs souvenirs, ce qui l’a marqué. J’ai moi aussi gardé des traces de ce pontificat. Benoit XVI est un peu mon premier pape. Baptisé en 2001, non par amour de l’Eglise mais par amour de Dieu (et crois-moi cela change beaucoup de choses), je n’ai pratiquement pas connu Jean-Paul II. Lorsqu’il est mort, j’avais tout juste commencé à gratter sous les préjugés, que je partageais alors avec une grande partie du monde, à propos du vieux grabataire. Si bien qu’avec Benoit XVI, j’ai mis un point d’honneur à ne pas me laisser lessiver la conscience à coup de nouveaux préjugés, trop vite arrivés. Et j’ai découvert le théologien.

Si bien sûr, comme beaucoup, je garde l’image d’un Pape dans la tempête, celle des médias comme celle des Quatre-Vents, ce qui m’a le plus marqué chez Benoit XVI, et sans doute ce qui passera le plus inaperçu dans les portraits qui seront faits de lui les jours à venir, c’est sa volonté de sortir la parole de Dieu de la sclérose exégétique dans laquelle elle tendait à s’enfermer depuis deux siècles. Et au risque de m’écarter un peu des intérêts médiatiques, j’ose prétendre que c’est là l’œuvre la plus importante de son pontificat. Bien sûr, elle est moins immédiate, et bien sûr, nous n’en voyons pas encore les fruits. Mais il a dégondé une vieille porte lourde et rouillée : celle de l’exégèse moderne. Il a voulu réconcilier les fidèles avec le Verbe. Pour nous catholiques, la Parole de Dieu est le cœur de notre vie, la source de notre foi. Et c’est cette parole de Dieu que Benoit XVI a voulu particulièrement libérer. Du concile Vatican II, c’est sur Dei Verbum que Benoit XVI a voulu axer le début de son pontificat. Je lui dis merci pour ce synode qu’il a convoqué, le premier de son pontificat, sur la parole de Dieu dans l’Eglise. Parce que « ignorer les Ecritures, c’est ignorer le Christ ». Et l'on pourra faire tous les commentaires que l'on veut sur sa politique à l'égard du monde, des autres religions... c'est encore pour le service de la Parole de Dieu, dans son intelligence et sa cohérence qu'il a joué la partition de la vérité dialogante. Et c'est toujours par ce souci de nous ramener au sens profond de la Parole qu'il a déjoué tous les cadres d'interprétation politique : ses rappels quant à la morale et son combat pour la vérité dans l'Eglise, même quand elle enfouie sous une lourde chape malodorante, sa façon de diriger notre regard vers la contemplation de la Création, première manifestation de la Parole de Dieu. Tout dans le pontificat de Benoit XVI était centré sur l'évangélisation, en tant qu'elle nous entraine plus profondément dans la Parole. C'est ce qui rend son exhortation post-synodale, Verbum Domini, si touchante. Parce qu'elle est au plus intime de la mission qu'il s'était donnée... ou plutôt qu'il avait reçue.

Tu vois, j’ai tendance à penser qu’il y a deux types de catholiques, dans l’Eglise (dont je ne m'exclus évidemment pas) : ceux qui ne connaissent pas la Parole de Dieu, et ceux qui croient la connaitre. Benoit XVI a juste voulu stimuler les premiers, et gentiment recadrer les seconds. Mais ce travail si précieux pour nous ne paraît pas encore : c’est une graine semée, bien cachée dans la terre. Et il faudra toute la patience du cultivateur pour en attendre les fruits.

Je voudrais encore dire un mot de l’annonce d’aujourd’hui. J’ai eu du mal à l’accueillir avec les mêmes louanges que la plupart de mes coreligionnaires. Je n’arrivais pas à me sortir de la tête ce Jean-Paul II qui était allé au bout, et au bout du bout. Nous avons besoin d’espérance dans le Christ. Il m’a d’abord semblé que de renoncer ainsi serait certes sage si cela était venu de n’importe quel homme d’état, mais nous donnait un très mauvais signe sur la question de qui est à l’œuvre à la tête de l’Eglise : seulement un homme ? Je sais que Dieu n’agit pas sans l’homme, mais il lui donne mystérieusement la force de la charge. Alors après le choc, je suis resté perplexe. Et puis il m’est apparu que si Jean-Paul II, à la fin de son pontificat, ne portait plus son pauvre corps qu’à la force de la grâce, il a gardé toute sa tête jusqu’au dernier moment. Or il n’est pas exclu de songer à ce qu’un pape avancé en âge, même un pape, puisse être frappé peu à peu d’une forme de démence sénile, d’une maladie d’Alzheimer ou quoique ce soit qui ronge ses facultés mentales, sa mémoire et sa lucidité, et lui prenne in fine, sa liberté. Je n’ai évidemment pas de boule de cristal, mais il n’est pas exclu que Benoit XVI ait déjà été alerté pour lui-même de ce type de menace sur sa santé. Parce que je ne crois qu’il craigne tant l’agonie physique. En revanche, sans facultés mentales et peut-être à terme sans conscience, il n’est plus possible… même seulement de renoncer librement à sa charge. Que ce soit le cas ou non, je reste admiratif de l’humilité et de la liberté qui ont suscité cette décision. Benoit XVI, ce petit homme, cet humble serviteur, est un grand. Un très grand. Il garde évidemment toute mon affection, comme ce père qu’il m’est devenu. Et nul ne doute qu’il aura besoin de nos prières.

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5 février 2013 2 05 /02 /février /2013 20:00

tetramorphe.gifNous avons vu la dernière fois la question du désir, et ses déclinaisons. Si tu as suivi attentivement ce que je disais, tu auras remarqué que dans les théories du désir que nous invoquons pour asseoir la structure familiale, nous avons le choix entre une structure génératrice de névrose avec Freud, et une structure génératrice de violence avec Girard. Si ! C’est cela qu’il fallait voir ! (comment ça ce n'était pas clair ?) Si donc nous nous arrêtons là, à cette « structure naturelle », les slogans les plus violents de nos amis défenseurs du « mariage pour tous » tels que « un papa et une maman, ça a donné Hitler » sont tout à fait fondés, symboliquement : ils rendent justice à une compréhension somme toute limitée du désir et de sa finalité.

Nous ne pouvons donc pas nous arrêter à un cadre anthropologique purement agnostique, voire athée pour fonder la nécessité de l’altérité dans la famille. Pour être honnête avec René Girard, celui-ci a poursuivi sa réflexion en montrant qu’il y avait bien un dépassement de la violence née du désir dans les sociétés humaines, et que c’était justement la fonction que remplissait le culte. En particulier ce à quoi peut se réduire de plus primitif le culte : un sacrifice. La religiosité de l’homme prend en effet sa source dans la volonté de canaliser la violence, au sens large. Tout sacrifice cultuel peut se réduire à sacrifier ce qu’on appellerait un « bouc émissaire », parfois au sens propre (à l’occasion de Yom Kippour dans la religion juive, par exemple) ou au sens figuré. C’est-à-dire décharger sur une seule victime toute la violence sociale. Sans rituel de sacrifice sanglant, la violence et le chaos reviennent inexorablement. Je ne vais pas ici m’épuiser à discutailler sur le fait qu’avec ou sans religion, il y a toujours eu de la violence dans les sociétés humaines : je ne fais pas ici dans la casuistique, mais dans l’anthropologie.

Surtout, je ne voudrais pas perdre le fil de la problématique, qui cherche à nous échapper à chaque instant. Donc, qu’est-ce que cela peut bien avoir à voir avec le père, tout ça ? Je fais un dernier petit détour par la figure du Tétramorphe, cette figure bien connue des quatre vivants (cf. illustration du billet) : le taureau, le lion, l’aigle et la face d’homme. C'est une image de la vie intérieure de l'homme, pour faire court. Et c’est évidemment une clef anthropologique importante. Je fais ce détour pour te dire que nous avons parlé ici d’un des éléments en particulier de cette figure, la première : le taureau. C’est la figure du désir par excellence, de la violence incontrôlable, et de la puissance d’engendrement. La fonction essentielle du taureau, c’est l’insémination. Mais il ne faut pas aller trop vite avant d’y voir une figure du père. C’est aussi un animal sacrificiel. Quand il n’est pas sacrifié, il est castré et alors – en tant que bœuf – il sert à une autre forme d’insémination : porter le joug et tirer la charrue qui permettra d’ensemencer la terre.

Le désir a donc deux destinées possibles : le sacrifice (comme l’a vu Girard) ou la castration (comme l’a entrevu Freud, mais de manière un peu différente – cf. le complexe de castration). Les deux sont relativement proches en réalité. Le sacrifice du désir, donc de sa satisfaction, permet de rompre le cycle de la violence. La castration du désir l’empêche d’engendrer un nouveau désir, et de consacrer l’énergie de ce désir à la transformation de la nature… à la fécondité « culturelle ». C’est en cela que nous disons que c’est par le désir que nous entrons dans le langage, pierre angulaire de ce qu’il y a de « culturel » dans l’homme.

Revenons maintenant au père. Il commence de se faire jour que le père est une figure du désir. Puissance inséminatrice, il est aussi celui qui désire la mère, principe même de l’objet du désir dans la construction psychique. Nous avons vu que si on s’arrête à cette seule idée du père, nous sombrons dans la violence et le chaos, psychiques comme sociaux. Aussi le père doit incarner le désir transcendé. Nous allons voir trois axes de ce dépassement du désir.

Le premier c'est d'engendrer à la Parole. En théologie nous disons que le Père engendre son Fils (qui est aussi son Verbe) éternellement. Le père d'ici bas n'engendrera pas le verbe, bien que cela le tente énormément, mais il va avoir une responsabilité particulière quant à la parole. Non pas la parole autoritaire, sous-entendant que « les femmes devraient se taire dans les assemblées » (je n’ai pas pu m’empêcher, pardon) mais en tant qu’il éduque, travaille la terre/nature de l’enfant pour qu’elle puisse recevoir les semences du Verbe. Le rôle premier du père, c’est de renoncer à mettre sa propre semence de parole dans le cœur de son enfant, mais de travailler ce cœur pour qu’il reçoive LA Parole. En quoi cela se distingue-t-il de la fonction maternelle ? En restant dans ce registre, je te dirais rapidement que la fonction maternelle est plutôt matrice et nourricière, qu’elle forme la parole et lui permet de grandir. D’ailleurs, au risque de vexer une certaine députée socialiste soucieuse de renommer certaines choses, nous parlons de langue maternelle à dessein. Il y a dans cette distinction des fonctions, fondée sur le désir incarné par le père, quelque chose à voir au fait de recevoir la parole. Et c’est encore pourquoi nous disons que Dieu est Père, et même qu’Il est le seul que nous devions appeler réellement Père, nous dit Jésus : parce qu’Il est l’artisan de notre nature afin qu’elle puisse recevoir son Verbe. Quant à nous, pauvres ersatz de pères, nous avons donc cette responsabilité qu’impose notre vocation : préparer le cœur de nos fils et de nos filles à accueillir le Verbe.

Le second prolonge directement le premier, et concerne le travail. Non pas le travail en tant qu’il permet de « nourrir sa famille ». Nourrir, encore une fois, est une fonction typiquement maternelle. Mais en tant qu'œuvre de transformation de la nature. La disparition du père dont j’ai déjà parlé se discerne très nettement dans cette réduction du travail au seul moyen de subsistance, à sa seule dimension « maternelle ». Nous devons incarner à nouveau, et mieux que nous n’avons su le faire jusqu’à présent, cette relation créatrice au travail, en contemplant l’œuvre de Dieu Créateur de toutes choses, et en nous associant à son œuvre de création.

Enfin, le troisième qui est le dépassement même du désir, dans son principe, est l'éveil à la liberté. Pourquoi la liberté, me diras-tu ? Je n’en ai pas parlé jusqu’ici. A moins que… à moins que la liberté ce soit précisément la sortie du cycle mimétique du désir. Délivrance d’un cycle infini, sinon infernal. Et c’est pourquoi en dernier lieu, la fonction du père est liée au sacrifice. En évoquant le désir d’enfant, j’ai déjà dit que ce n’était pas un désir à satisfaire, mais un désir à immoler. Il faut pour cela regarder le modèle de père que fut Abraham, dans la Bible. Dieu le fait monter sur la montagne avec son fils Isaac en vue d’un sacrifice. Le sacrifice de son fils ? Non : le sacrifice de sa paternité. C’est pourquoi, Abraham obéissant, dans un acte de foi merveilleux en la résurrection (accepter de tuer son fils sur ordre de Dieu, quand Dieu a promis par ce fils une innombrable descendance, ne s’explique que par la foi intuitive d’Abraham en la résurrection), ne va pas sacrifier son enfant, mais le bélier, symbole de sa paternité. La liberté, du père comme du fils, germe dans la rupture du cycle mimétique du désir, et cette rupture s’opère par le sacrifice du désir. La fonction paternelle, dans le sacrifice du désir, comprend donc une éducation à la liberté, une délivrance des passions ; en même temps qu’elle opère une autre libération par l’objet du sacrifice, la paternité elle-même : elle libère l’enfant de la filiation strictement humaine et le réinscrit dans sa vraie filiation, sa filiation divine.

Ceci m’amène à la conclusion… qui va encore être un tout petit peu longue. Dans ces trois points concernant la fonction paternelle, rien ne nous dit qu’une femme est moins disposée qu’un homme à la remplir, si ce n’est la disposition naturelle à incarner symboliquement ces fonctions dans la famille traditionnelle. Oui mais, nous avons vu ce à quoi nous conduisait le fait de nous contenter de nos dispositions naturelles. Et si tu regardes bien les trois points que j’ai évoqués, sur la parole, le travail et la liberté, tu reconnaitras facilement les dérives auxquels nous pouvons être conduits par ces « dispositions naturelles » : à considérer trop rapidement ces fonctions comme des attributions du mâle, nous pouvons être conduits par la négative à considérer la femme comme non disposée à la parole (et donc la museler), au travail (et donc vouloir l’enfermer à la maison), et à la liberté (et donc la considérer plus ou moins comme une esclave). Ce serait une grave erreur, car nous parlons là de fonctions, certes paternelles et maternelles, mais que nous sommes tous appelés à exercer, hommes comme femmes. La disparition silencieuse de la symbolique paternelle dans nos sociétés n’a pas d’autre raison historique que cet exercice perverti de la fonction paternelle.

Alors en disant cela, on dirait que nous n’avons pas beaucoup avancé. C’est qu’il est une vocation plus haute encore à laquelle nous sommes appelés. Parce qu’il ne suffit pas de dire qu’il faut dépasser le désir, le transcender. Il ne suffit pas de promettre que cela nous fera sortir du cycle infernal de la névrose et de la violence. Il faut encore savoir ce qu’il y a au-delà du désir et que nous devons incarner. C'est que le désir est lui-même la figure de quelque chose. Quelque chose dans lequel il invite à entrer. Dans le dépassement du désir, nous sommes appelés à l’amour.

L’amour se distingue en ce qu’il n’implique pas le désir, mais la volonté. Je ne parle évidemment pas ici de n’importe quelle idée de l’amour. Je ne parle pas de sentiment. Mais bien de volonté du bien. Or pour couper court à toutes spéculations, je dirais qu'il n’y a qu’un seul véritable amour, c’est celui de Dieu pour l’homme. Et c’est précisément la fonction du mariage, que d’incarner la relation d’amour entre Dieu et l’homme. Car cet amour suppose une altérité, mais pas n’importe laquelle : une altérité dans laquelle l’un se donne et l’autre se reçoit. Et si le mariage a été élevé à la dignité de sacrement dans la religion chrétienne, c’est précisément parce que la fonction du mariage est de signifier cette réalité de l’amour. De faire signe. Aussi c’est de tout leur corps et leur âme que les époux sont appelés à être signes de ce qui se donne et ce qui se reçoit, d’incarner l’époux et d’incarner l’épouse. Et en réalité, c’est la seule raison pour laquelle Dieu nous a créé sexuellement différentiés.

Oui, j’ose le dire : si Dieu l’avait voulu, il eut été plus simple pour tout le monde que l’homme fut hermaphrodite, indifférencié. Il n’appartenait qu’à Dieu que l’homme puisse se reproduire sans avoir besoin de mâles et de femelles. Ce n’est donc pas pour nous permettre de nous reproduire qu’il nous a créés ainsi, et qu’Il nous a fait don de la sexualité. Dieu n'a pas fait la femelle pour porter des enfants, et le mâle pour l'engrosser. Non, le don de la sexualité a pour fonction véritable d’incarner, donc d’enseigner et de faire être (au sens des sacrements) cet amour entre Dieu et l’homme. C’est pourquoi dans un couple il faut un homme, symbole de l’amour donné, et une femme, symbole de l’amour reçu. Et parce que cet amour devient la véritable source de la fécondité, en lieu et place du désir qu’il transcende, c’est au cœur de cette relation entre l’époux et l’épouse, que les fonctions paternelles et maternelles vont pouvoir être symbolisées. Non pas parce que l’époux aura seul à remplir la fonction de père. Mais parce que si nous sommes tous appelés à remplir cette fonction, elle n’est rendue accessible à notre conscience que par le fait que dans un couple marié, il y a un époux, un homme. Dans le couple, l'homme et la femme ont tous deux une responsabilité individuelle quant aux fonctions paternelle et maternelle. Hors du couple aussi d'ailleurs. Tout le monde. Mais dans le mariage, l'époux a la vocation de la manifester visiblement, tout comme l'épouse à la vocation de manifester visiblement cette fonction maternelle. Et voilà pourquoi je te disais dans le premier billet de cette série que le refus du père conduit invariablement au refus du Père. Sans cette manifestation visible et sacramentelle, nous perdrions collectivement la conscience de ce qu’est l’amour véritable : celui que Dieu donne et que l’homme reçoit (oui, je sais, nous n'en sommes pas très loin). Et avec nous perdrions la conscience de ces fonctions de rédemption du désir que nous avons vu pour le père, comme nous perdrions à terme également celles qui concernent la fonction maternelle, que je me suis dispensé de traiter ici.

Bref, dans le rejet non plus seulement du père, mais plus globalement de l’altérité sexuelle et donc de ce qu’elle symbolise, nous nous condamnons simplement à l’enfer, dont la définition même est le refus de l’amour divin. Or ce rejet n’est pas seulement social : il est aussi personnel, et nous y participons chaque fois que nous vivons notre sexualité et notre rôle familial comme simple assouvissement du désir, et non pas dans l’intelligence et la volonté d’incarner l’amour entre Dieu et l’homme. Autrement dit, ce n’est pas une mince responsabilité que celle d’être de bons époux. Fin du sujet.

 


Au moment de finir ce billet je découvre ce billet de Nicolas Mathey : Ce qui est bien dans le mariage. A lire !

Je me permets de te rappeler à ta mémoire un précédent billet qui évoquait déjà, il y a quelques mois, ce dépassement du désir, en détaillant un peu plus certains points : Dieu veut que nous voulions.

Enfin, pour bien approfondir tout cela, il faut absolument aller lire les catéchèse de Jean-Paul II sur la théologie du corps, que tu trouveras au complet chez Incarnare : www.theologieducorps.fr

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31 janvier 2013 4 31 /01 /janvier /2013 12:00

eros-psyche.jpgDes petites voix m’ont dit à l’oreille que mon dernier billet sur les enjeux spirituels du « mariage pour tous » était un peu obscur, par certains aspects. J’avais pour ma part promis de continuer, en essayant de creuser la signification de fond du père. Je vais donc poursuivre dans cette voie, en ayant à cœur d’être un peu plus clair que la dernière fois. Et pour ça, il va falloir que je saucissonne encore un peu en plusieurs billets. J’espère que tu ne m’en voudras pas, cela risque d’être encore un peu frustrant.

Nous cherchons à comprendre en quoi l’altérité homme-femme serait nécessaire pour maintenir le sens du mariage, et répondre à la vocation de ce qu’est amené à être une famille. Or je  n’ai rien d’un humaniste, je préfère le dire, et ce n’est pas le « bien être » des personnes qui m’intéresse, mais leur salut. Aussi, comme je l’ai annoncé la dernière fois, je crois devoir mener cette réflexion d’un point de vue qui implique pleinement la dimension spirituelle de ces réalités que sont l’homme, la femme, et la famille. Mais pour en arriver à la dimension spirituelle, nous devons faire un petit détour - incontournable - par la psyché, avec laquelle elle est étroitement liée.

Ce qu’il convient de signaler avant tout, c’est qu’à la source de ce qui spécifie l’homme, la parole (comprise au sens large : passage du signifié au signifiant, que ce soit par le langage ou par la représentation dans le réel, et en particulier dans le corps) se trouve le désir. Et que le désir est aussi l'un des sujets clefs du salut. Ainsi, de la compréhension que l’on a du désir va dépendre celle du rapport à l’autre, du rapport au langage, au symbolique, et pour finir du rapport à Dieu. Car le désir se traduit par une énergie (pulsions) qui nous meut, et en particulier dans l’ordre symbolique, l’ordre de la signification. C’est parce qu’il y a du désir qu’il y a du signe.

Dans la psychanalyse freudienne, pour faire court (et sans doute caricatural), le désir est défini par son objet, et est fondamentalement « désir de l’autre ». Car c’est l’autre qui délimite le moi et qui fait que je ne suis pas sujet unique. Et puisque dans toute histoire personnelle, cette limitation du moi s’expérimente en premier lieu dans la séparation charnelle d’avec la mère, le désir premier est finalement toujours désir de la mère. Voilà pourquoi on parle tant d’inceste en psychanalyse. Le rôle du père va donc être d’incarner le rival dont on va désirer prendre la place. Tu reconnais ici, brossé grossièrement, le schéma œdipien. La pulsion parricide sera systématiquement refoulée, et c’est ce refoulement qui constituera l’interdit psychique – puis moral – de l’inceste, fondant ce qu’on appelle en psychanalyse le « surmoi ». Cela permettra ainsi la bonne construction d’une individualité… toute entière enracinée dans le refoulement. Et voilà pourquoi nous disons, avec Freud, que nous sommes tous névrosés. Oui, il y a beaucoup de cynisme dans la psychanalyse !

Si l’on s’en tient à ce semblant de modèle anthropologique, l’altérité sexuelle est déjà un catalyseur de cette construction sur le désir. Parce que la pulsion est d’abord une tension entre le corps et la psyché, c’est le corps – et par extension la réalité physique – qui va permettre l’accès du désir à la conscience. Et par là, à la connaissance de l’autre. Pour l’enfant, l’altérité anatomique – la différence de sexe de ses parents – permet un discernement spontané, dans l’ordre symbolique, entre l’autre désiré (le parent utérin) et le parent rival. J’insiste sur le « spontané ». D’ailleurs, dans cette famille nucléaire fondée sur l'altérité homme-femme, plutôt que de parler de « structure naturelle » qui mélange un peu tout, je crois qu’il serait préférable de parler de « structure ordinaire », dans le sens où c’est une structure facilitante et la mieux adaptée à la construction psychique.

Dans le cas d’un enfant ayant deux mères, l’absence d’altérité créé une confusion supplémentaire entre la mère désirée et la mère rivale. Le fait même, dans le langage, d’appeler les deux parents « mère » entretient cette confusion. De sorte que l’interdit de l’inceste devient bancal, et avec lui la construction du surmoi – et donc d’une certaine manière, le « sens moral » de la personne en construction. J’entends déjà des personnes élevées par deux mères me dire « je vais bien, ça va, merci ». Je ne dis pas que la construction psychique est impossible dans ce cas, je prétends que si on écoute un peu Freud, cette construction est rendue difficile et se trouve fragilisée par la situation. Par ailleurs pour ce qui est du surmoi, je sais que certains ont tendance à se réjouir de ce qu’on lève le « carcan moral » qui pèse sur les individus, source d’obscurantisme et d’empêchement de jouir tranquille. Simplement, il faut rappeler que « sens moral » ici n’est pas synonyme de « carcan moral ». On ne parle pas de construction sociale, mais d’instance psychique, aussi nécessaire au bon équilibre de la psyché que le « sens de la douleur » est nécessaire au corps. Ce qui fonde la notion d’interdit est un signal nécessaire pour la psyché, comme la douleur est un signal nécessaire au corps pour le protéger. Même si la douleur ça fait mal, et que la morale ça fait ch***. Pardon.

Voilà, je ne vais pas m’étendre indéfiniment là-dessus : il me semble que de bons freudiens ou néo-tels se sont déjà exprimés sur la question pour expliquer les problèmes que peut poser cette structure parentale. J’ajoute juste ce qui, si tu as bien suivi, devrait être une évidence : dans le cas d’un enfant ayant deux pères, c’est l’absence de mère comme objet du désir qui risque de bloquer le processus, ou au moins de le retarder et de le fragiliser.

Mais tout ceci ne nous dit rien encore des enjeux spirituels du problème.

C’est pourquoi maintenant, je voudrais porter rapidement ton attention sur une autre théorie du désir : celle du désir mimétique, élaborée par René Girard. Dans cette théorie, le désir ne se définit plus par son objet, mais par son modèle, ou son inspiration, si tu préfères. Tout désir est d’abord la réplique du désir d’un autre. Ca n’a rien de compliqué en réalité, mais c’est exigeant au niveau de la cohérence. C’est pourquoi expliqué rapidement cette théorie semble totalement évidente, et pourtant Freud est complètement passé à côté. Par exemple, le désir mimétique est aujourd’hui bien compris dans la publicité : montrer un personnage auquel on peut aisément s’identifier désirant ardemment un produit fera naitre chez nous le désir de ce produit. Nous désirons ce que les autres désirent. Pour le dire autrement, le désir s’apprend.

Un gros travail de René Girard a donc été d’expliquer comment Freud avait pu manquer un mécanisme aussi évident, et dû, pour combler cette lacune, élaborer un modèle fondé sur l’ambivalence du désir et le refoulement ; concepts qui n’ont effectivement d’autre raison d’être que de donner de la cohérence au modèle freudien. Freud s’en est d’ailleurs suffisamment confessé. Pour reprendre le schéma œdipien, chez Girard le désir incestueux ne nait pas de la séparation charnelle d’avec la mère – faisant de la mère un objet de désir, puis un sujet à part entière – mais de l’identification au père (réel ou symbolique) comme sujet qui désire la mère. Il y a un mimétisme du désir du père, qui conduit à prendre d’abord la mère pour objet, puis plus tard – je la fais rapide – à reproduire le même schéma familial. Aussi il y a l’idée d’une sorte de complexe, ou de blocage (double bind), dans le modèle de Girard, puisque si le désir de la mère se base sur l’identification au père, le père n’en devient pas moins un rival, qu’il va falloir éliminer. De sorte que l’enfant se retrouve dans une situation psychique paradoxale à vouloir faire disparaitre celui à qui il s’identifie. Ce paradoxe, et tous ceux qui en dériveront, est une violence qui est, selon Girard, la source même de la violence existant dans les sociétés humaines.

Suivant cette théorie girardienne, on peut déduire que la famille homoparentale sera nécessairement déficiente quant à fournir un modèle du désir à l’enfant, dans le cas de parents ayant un enfant de sexe différent ; et nécessairement confuse dans le cas de parents ayant un enfant de même sexe. Dans les deux cas, soit par l’absence de parent auquel s’identifier, soit par le « trop » de parents auxquels s’identifier, l’apprentissage du désir par l’enfant sera compromis. Et un référent masculin ou féminin extérieur à ce noyau n'y pourra rien... parce que ce référent n'est rien s'il n'est pas lié par le désir à l'autre parent.

Dans un modèle comme dans l’autre, ces déficiences dans la construction psychique qu’imposent à l’enfant les familles homoparentales ne vont pas engendrer des malades mentaux, soyons clairs. Mais on peut difficilement ignorer le handicap qu’elles constituent. Ces déficiences en matériau symbolique ne sont pas les seuls types de handicap que rencontre une personne dans sa construction psychique. Les difficultés sont nombreuses. Mais généralement on préfère les éviter que les provoquer.

Voilà, ceci ne nous dit toujours rien des enjeux spirituels qui se posent derrière. Surtout tu le dis si tu trouves que je lambine, hein.

Pour appréhender ces enjeux, nous allons devoir prendre conscience du fait que la Révélation enseigne elle-même une anthropologie avec à sa source une théorie du désir. Ce n’est pas toujours ce que nous comprenons en première lecture, mais dès les premiers chapitres de la Bible, nous entrons bel et bien dans un enseignement sur la structure psychique de l’homme, et son rôle dans la relation à Dieu. Le premier fondement d’une bonne typologie du désir qui échappe nécessairement à la psychanalyse, comme elle échappe même aux mythes grecs qui sont pourtant si précieux en anthropologie psychique, c’est la modification du désir qu’entraine le péché. Il y a, pour reprendre les images bibliques, un désir avant la chute, un désir après la chute, et encore un désir différent après la rédemption (les avant/après ne sont pas ici des indications temporelles ou historique, qu’on s’entende bien). Seul le Verbe du Dieu transcendant peut nous enseigner sur cette distinction, et sur le fait que le désir tel que nous le concevons ici-bas n’est pas le tout du désir. Surtout, il est corrompu, et donc notre conception purement humaine du désir est nécessairement limitée.

Aussi pertinents que soient les mythes rapportés par Sophocle, ils restent limités à une anthropologie incapable de dépasser la chute et de concevoir l’homme en dehors du péché. Et paradoxalement, ils portent la trace de cette limitation. Pour ne prendre que le mythe d’Œdipe, il suffit de voir comment l’histoire s’enracine dans un « déséquilibre » originel, sans précédent, avec justement le désir homosexuel de Laïos, le père d’Œdipe (c’est là que tu peux me traiter d’homophobe, si tu veux, mais je n’ai pas inventé le mythe grec), et s’achève par une forme d’assomption pour Œdipe, comme un prototype du salut mais limité au point de vue d’ici-bas, sans donner à connaitre ce qui ne peut qu’être révélé : l’au-delà de cette assomption.

Pour bien comprendre le désir, et donc la construction psychique de l’homme, nous ne pouvons échapper à la connaissance de ces frontières du désir qu’enseigne la Révélation. Ces frontières délimitent trois ordres du désir, que l’on pourrait assimiler par analogie, avec les trois « degrés » de l’amour que nous donne à connaitre la langue grecque : philia, éros et agapè. Le premier que j’associe à philia, concernerait le prototype du désir, en amont de « l’inspiration du serpent ». Le second, associé à éros, serait celui que nous expérimentons ici-bas, et que les théories psychologiques s’emploient à décrire. Le troisième, associé à agapè, serait donc le désir converti et sauvé, par la rédemption dans le Christ.

On peut faire parallèle avec les trois types d’amour (attention, on ne parle plus de désir, mais d’amour) que Jésus demande à Pierre après la résurrection (Jn 21, 15-17). Evidemment en français ça nous échappe complètement et on a un peu l’impression d’assister à un dialogue de sourds… Mais le latin et le grec le rendent bien. La première demande de Jésus est « m’aimes-tu (agapè) plus que ceux-ci ? ». Pierre répond « tu sais que je t’aime (philia) ». La deuxième demande est « m’aimes-tu (agapè) ? ». Pierre répond exactement la même chose qu’à la première demande. Et la troisième fois, Jésus demande « m’aimes-tu (philia) ?». A quoi Pierre répond la même chose, contristé non pas de ce que Jésus serait bouché, mais de ce qu’il déplore n’avoir rien de plus à offrir. Il y a ici une forme de typologie en philia/agapè/agapè+ qui apparait dans les demandes de Jésus… et ce après la résurrection, pour parler non pas de désir mais d’amour, comme transfiguration du désir. Ce sera important pour nous, d’autant plus que la suite que donne Jésus à chaque réponse varie sensiblement : la première fois il dit « Pais mes agneaux » et les deux fois suivantes « pais mes moutons/brebis ». Or dans la Bible, l’agneau n’est pas juste le petit de la brebis. C’est surtout et d’abord, dans le troupeau de moutons (que l’on fait paître), celui que l’on met à part comme offrande sacrificielle (ne cherche pas à vérifier ça en français, c’est généralement traduit n’importe comment). Bref, j’anticipe un peu trop sur la suite, donc revenons à nos moutons (pas pu m’empêcher).

Bien souvent, quand nous parlons de « sauver notre âme », ou « sauver les âmes », nous n’avons pas une idée précise de ce dont il s’agit. Et puis après tout, ce n’est pas notre boulot, de nous sauver. Pourtant, sortir un peu de ce flou peut nous aider à mieux discerner, sur des questions importantes comme celle qui aujourd’hui fait tant débat dans notre société et dans notre Eglise, le bon du mauvais. Ici, nous allons voir que les structures symboliques permettant la construction psychique n’ont pas tant à obéir à une nécessité « naturelle », comme s’il fallait absolument préserver quelque chose fixé à jamais, qu’à conduire sur le chemin de la rédemption du désir, de la « purification psychique ». Car la rédemption ne concerne pas seulement le salut de l’esprit : c’est tout l’homme qui est appelé au salut, son corps comme son esprit, et bien entendu donc : son psychisme, ce que nous appelons, dans notre jargon catho, l’âme – psyché en grec.

Nous n’allons pas réécrire le mythe d’Eros et de Psyché, qui demeure passionnant quand on le lit à la lumière de la Révélation… en revanche, la prochaine fois, nous allons pouvoir enfin regarder en quoi la fonction du père participe au plus intime de ce processus salvifique de rédemption du désir, et comment, loin d’être un progrès humain, la formalisation de l’union amoureuse de personnes du même sexe (et la tentative de redéfinition de la famille qui l’accompagne) participe d’une violence, qui ne reflète rien moins que l’enfer dans lequel elle enferme le désir humain. Oui, je sais, ce n'est pas politiquement correct de dire ce genre de choses. Pour compenser, si tu veux, on parlera sans doute un peu de sexe aussi… enfin de circoncision, essentiellement, ce qui est certes moins sexy, mais beaucoup plus éclairant.

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24 janvier 2013 4 24 /01 /janvier /2013 00:00

tantale.jpgSans rien mépriser de la joie lumineuse qui s’invite, par l’effusion de la foi, il est de ces moments où l’humeur est plus grise, même dans les instants les plus délicieux. Coupable vague à l’âme. Assis à mon bureau, enveloppé d’une chaleur confortable, la lueur intime d’une lampe – presque une bougie – moins pour me contenter le regard que pour sublimer la nuit, je m’agace d’être trop gourmand. Au choix, je peux écrire ou je peux étudier, l’un et l’autre sous le regard bienveillant du docteur angélique, dont je partage la « prière avant l’étude ».

Mais voilà qu’assis là, je tourne en rond, je m’impatiente. Je goute ici à tel passage des Ecritures. Puis je me choisis une musique. J’ai besoin d’hébreu, ce soir. J’ai besoin de psaumes. Et face à l’immensité de la Parole, je m’évanouie. Je voudrais savoir tous ces psaumes par cœur, la Torah aussi, et toute la révélation. Je voudrais l’avoir goulument absorbée et n’avoir plus qu’à la digérer. Mais je suis comme devant un banquet empli des mets les plus adorables, prenant conscience que je ne pourrai jamais tout manger. Alors soudain, je névrose, je turpitude et me torture de ne plus savoir par où commencer. Et je ne mange pas. Je râle de devoir faire des choix, et de repousser à d’autres jours, pour d’autres repas.

En réalité, je veux juste rester contempler ce magnifique banquet. Quelque chose me dit qu’il est fait pour moi, mais j’ai pourtant le sentiment de tendre une main de voleur vers cette nourriture. Parce qu’en m’y servant ici, j’y mépriserai peut-être là. Alors il me vient que ce banquet n’est pas que pour moi, et que l’abondance gargantuesque du repas doit se partager. Et je m’agace à nouveau de me sentir si seul à cette table. Oh je me doute que d’autres, loin là-bas, goûtent fructueusement à ce repas, sans mes scrupules absurdes. Pourtant je ne partage pas leur émotion, je ne les vois pas, je ne sens pas leur présence. Quel idiot je fais, quand même !

Ah c’est vrai, hier soir j’animais avec une amie une formation d’initiation à la Bible, pour la paroisse… et quelle joie ! Quelle joie de partager le repas. En rentrant chez moi, rien n’aurait pu décrocher mon sourire. Sans doute suis-je un peu en manque, ce soir. Comme dans la solitude grisâtre d’un lendemain de fête. Il suffirait que je laisse le souvenir de cette émotion de côté et que je tende la main vers les fruits, que j’en choisisse un et le déguste.

Mais il fait déjà nuit depuis trop longtemps et j’ai gâché l’occasion, pour un ridicule vague à l’âme. Avec ta Parole, Seigneur, j’ai toujours plus ou moins été un voleur : je vais me servir là où je ne suis pas invité. Et le supplice de ce triste soir, c’est celui d'avoir désiré une autre présence que la tienne. Ce soir j’ai jeûné, quand j’aurais pu m'ennivrer. En toute impunité. J’étais assis là spécialement pour te goûter, te ruminer, te digérer. Et j’ai laissé conjuguer l’occasion au passé. Faut-il que je ne m’en dégoute que plus ?

Non. Je n'engendrerai pas de maudit ce soir. Ce n’était simplement pas mon soir. Un temps de prière au coucher, et la joie retrouvée fera oublier ce manquement. Mieux, de m’en être ouvert ici à toi devrait me guérir de la récidive prochaine, et me permettre demain de mieux travailler. On dit que la nuit porte conseil, et en effet : elle est la journée de tes anges. Eux seront à l’œuvre quand je dormirai, et inspireront sans doute à mon âme mieux que cet appétit déplacé, dont j’ai fait un scandale ce soir. Je goutterai ici. Je réserverai là. Pas à pas, dans la Bible je prendrai les bouchées que tu auras disposées.

Dois-je vraiment publier cela ? Je ne sais pas. Ce côté « journal intime » a quelque chose d’impudique. Et d’inutile je crois. Comme les autres fois, il est préférable que j’efface ce qui est entre toi, mon cœur et moi. Alors pourquoi est-ce que ce soir j’hésite ? Comme tu veux, c’est toi qui vois.

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18 janvier 2013 5 18 /01 /janvier /2013 10:00

oedipe.jpgIl y a environ un mois, en visite dans le sud-est chez une amie très engagée dans la défense de la famille, et en particulier contre le projet de loi du gouvernement dit du « mariage pour tous », j’ai goutté un début de conversation très intéressante. Autour d’un café, au presbytère, après la messe, alors que les quelques paroissiens autour de la table réclamaient à mon amie la gazette des débats sur le mariage, nous avons pu aborder un peu ce qui me semble être une question de fond de ces débats.

Ceci était une longue dramatisation introductive, pour te montrer que je n’ai toujours pas fait de progrès en esprit de synthèse.

J’avais alors été interpelé par un commentaire de Tugdual Derville disant : « dans notre audition par Erwan Binet notre désaccord n°1 fut la différence entre père et mère. Le rapporteur n'en voit pas ». Et en effet, tout le problème est là. Sauf qu'en dehors de ça, je n'ai pas eu la chance d'entendre quelqu'un expliquer la différence entre un père et une mère. Quand je dis ça, je prends comme acquis, cher lecteur, que pour toi père n’est pas synonyme de géniteur masculin, et mère n’est pas synonyme d’utérus sur pattes. Nous nous entendons bien sur le fait qu’il faille faire très attention en parlant de « famille naturelle », à ne pas tomber dans un registre naturaliste, sinon même animal, qui calquerait, sans dépasser cette condition, les fonctions paternelles et maternelles sur leurs analogues biologiques. Si bien que je me demande : les « contre » savent-ils seulement faire la différence entre un père et une mère ? Pire, les catholiques savent-ils faire la différence entre un père et une mère ? Ce n’est pas évident.

Alors on peut s’indigner contre les idéologies qui se réclament scientifiquement du « gender », mais il faut encore avoir quelque chose de solide à leur opposer. Et là, je ne suis pas certain que les prises de position anthropo-laïco-philosophiques soient opérantes. Attention, je ne dis pas qu’elles sont inutiles dans l’approche globale du projet de loi actuel : la stratégie argumentative de l’Eglise française, consistant à ne pas aller sur le terrain de la religion, est sans doute suffisante, et peut être efficace, quand on aborde la question du droit à l’enfant, ou encore pour invoquer le principe de précaution. Mais au-delà de la préservation de l’enfant comme sujet de droit (et non objet), auquel on nous opposera que le « droit à l’enfant » existe déjà de fait, chez les hétérosexuels et que ça n’a pas l’air de nous émouvoir plus que ça ; au-delà du principe de précaution qui est un argument soumis au rapport de force avec le désir de ceux qui veulent devenir parents, qu’avons-nous à présenter comme réflexion fondée sur une pensée qui a occulté les fondements mêmes du problème, à savoir la différence entre père et mère ?

En matière d’éthique « aconfessionnelle », je concède qu'il y a toutefois un élément de réflexion solide et sérieux justement approfondi : la nécessité de l’altérité dans la structure familiale où s’enracine le développement humain. On peut s’adresser au bon sens en montrant qu’un enfant peut certes grandir et être heureux avec deux pieds gauches, mais que ce serait quand même mieux pour lui s’il avait un pied gauche et un pied droit, et que sa capacité d’adaptation n’est de toutes façons pas une raison suffisante pour le priver volontairement de pied droit. Malgré cela, on peut encore considérer comme méritoires les circonvolutions intellectuelles expliquant, contre cela, qu’il y a altérité primaire et altérité secondaire, et que deux personnes peuvent être de même sexe, elles ne sont pour autant pas deux clones. Une altérité existe bien dans un couple de même sexe, même si elle n’est pas assise sur le biologique, là encore.

Alors le constat que je fais, et que je déplore, c’est que le dépassement du biologique, de l’animalité, est plus ou moins confisqué par les seuls partisans du « mariage pour tous », et que nous autres « défenseurs de la famille traditionnelle » nous enfermons – une fois n’est pas coutume – dans une position réactionnaire, plus encline au final à satisfaire des revendications païennes qu’à guider l’homme dans son développement intégral. Je reconnais que c'est difficile d'en sortir. Dans cette histoire, il n'y a pas les bons et les méchants : nous avons tous l'intelligence en berne depuis... les origines. Mais on peut essayer quand même d'en sortir, dans la mesure où on a reçu normalement celui qu'il faut pour ça. Et là, justement, je crois que cette tendance naturaliste revient faute de ne pas saisir vraiment les enjeux spirituels de ce combat. Je ne prétends pas me mettre au-dessus de la mêlée ni avoir la primeur de ce constat. D’ailleurs, autour de cette table de presbytère où nous discutions, nous étions tous d’accord sur le fond spirituel du problème. Nous divergions simplement légèrement sur les conséquences.

Je m’en suis récemment ouvert à un ami prêtre, en disant que peut-être, ce que la société, les « pour » comme les « contre », attendait tant d’un Monseigneur André Vingt-Trois à qui on tend le micro, c’est une parole d'apôtre, plus qu’une parole d’anthropologue. Non que la parole d’anthropologue soit inutile, encore une fois. Mais, je me dis, sans vouloir aucunement manquer de respect aux dignes successeurs des apôtres auxquels j’ai fait vœu d’obéissance, qu’il n’est justement pas besoin d’être un successeur des apôtres pour la donner, cette parole d’anthropologue. Et qu’un micro tendu aux successeurs des apôtres est toujours, en filigrane, un désir secret, caché, d’entendre parler l’Esprit de Vérité… et donc d’entendre parler de Jésus. Alors, je sais ce qu’on a dit, du Pape qui appuie la stratégie… j’ai relu son discours à l’occasion de la visite ad limina des évêques du nord et de l'est de la France, à Rome… fais-le aussi, tu verras, c’est plus subtil qu’il n’y parait. Juste avant de louer le respect de la laïcité à la française, Benoit XVI dit quand même, je cite : N'ayons donc pas peur de parler avec une vigueur toute apostolique du mystère de Dieu et du mystère de l'homme, et de déployer inlassablement les richesses de la doctrine chrétienne. Parce que quand on est Pape et qu’on parle de se placer sur le terrain de la raison dialoguante, cela inclut le fait de la reconnaitre comme étant de Dieu. Et d’ailleurs, le Pape l’évoque ainsi dans le discours qu’il fait à nos évêques. De notre côté, nous ne devons pas oublier – et que mes amis non croyants me pardonnent – que c’est l’athéisme qui est irrationnel, philosophiquement. Et mes amis athées me pardonneront d’autant plus facilement qu’ils pensent la même chose des croyants. Alors, nous ne pouvons pas faire ce jeu-là, justement. Et puis entre nous, nous qui sommes si précieusement attachés à la « loi naturelle », n’oublions pas que le commandement sur la famille n’est que le quatrième. Les trois précédents concernent le culte naturel rendu à Dieu. C’est qu’il y a comme une progression, quoi. Ajoute à cela que Benoit XVI a fait l’éloge du texte du grand rabbin de France sur le mariage, et que ce dernier ne rechigne pas à s’appuyer sur la Bible, et tu verras où je veux en venir. On ramène difficilement quelqu’un à la raison en le confortant dans sa déraison… je crois. Bref, ceci n’est de toute façon qu’une digression et je vais m'arrêter : je ne suis pas pasteur de l'Eglise, seulement une brebis, et ma rebellion n'ira pas plus loin.

Je parlais donc d’enjeu spirituel. Autour de ce café au presbytère, mon amie me faisait remarquer très justement, comme d’autres avant l’ont remarqué, qu’en plus d’être assez largement porté par les féministes de tous poils, le futur projet de loi, dans sa quête d'égalité, devrait assumer une discrimination notable entre hommes et femmes. En effet nous nous dirigeons résolument vers l’ouverture de l’insémination artificielle avec donneur (dans le cadre de la PMA) aux couples de femmes, en rejetant pour l’instant l’équivalent pour les couples d’hommes que serait la légalisation des mères porteuses (dans le cadre de la GPA). Bienvenu dans les arcanes de l'intellect, non pas féminin, mais féministe ! Là, l’enjeu spirituel se fait plus lisible. Parce que ce n’est pas l’indifférenciation sexuelle qui se profile derrière tout cela… Dans une tribune hystérique (au sens psychanalytique du terme, à comprendre comme symptôme névrotique), Christine Pedotti, théologienne catholique, expliquait comment derrière l’ode à l’altérité des responsables religieux se dissimulait en réalité un complot pour le maintien de l’ordre patriarcal… je dis moi que derrière l’ode à l’égalité des militants du mariage pour tous, ou de l’indifférenciation sexuelle, comme derrière le féminisme radical, se cache en réalité le rejet du père… pardon, j’aurais dû l’écrire avec une majuscule : le rejet du Père.

Il est là, je crois, l’enjeu spirituel. Et de faire oublier ce qu’est un père, pour mieux rayer de l’équation cette ennuyeuse vocation, est la voie royale vers le rejet de Dieu. Alors pour nous, plutôt que de donner des leçons d’anthropologie naturelle, certes nécessaires à certains égards, toute cette histoire pourrait être une providentielle occasion de méditer sur le Père, et de parler, dans l’Esprit Saint, de ce qu’il nous est révélé du Père, par le Christ. Car ce n’est qu’en contemplant le Père que l’on peut comprendre et dire ce qu’est un père. Plus exactement, ce n’est qu’en regardant son Fils – car qui l’a vu a vu le Père – et en le montrant, que l’on montrera ce qu’est un père. Un père ce n’est pas le protecteur qui fait la guerre et va chasser, ou qui travaille et ramène l’argent pour nourrir la famille, pendant que maman s’occupe des enfants. Et c’est justement parce que ce cliché – que je caricature volontairement, mais qui demeure en partie dans l’inconscient collectif – a la dent dure, qu’en matière d’enfant on continuera de te dire, en substance et avec toutes les variantes ou les détours possibles que : deux mamans, c’est toujours mieux qu’une seule.

Si Freud a déverrouillé la porte d’une vraie réflexion sur la fonction paternelle, et que Lacan l’a bien défoncée, sans rien renier de la puissance intellectuelle qui précède à leurs modèles, il reste qu’ils ont quand même calé en chemin. Sans prétendre tout démonter, sans dire que c’est nul, il nous reste encore à entrer dans la compréhension de ce qu’est vraiment un père… en sortant de l’immanentisme. Et ce n’est malheureusement pas la psychanalyse, du moins pas sans la révélation, qui nous éclairera sur ce point. La psychanalyse, qui n’a finalement pas dépassé de beaucoup le meurtre du père n’est sur ce point qu’un allié de circonstance, et dangereux. Une bombe à retardement, en réalité. L’Œdipe symbolique appliqué à l’homme spirituel, s’il semble intéressant dans la compréhension du processus de construction identitaire, notamment dans le rapport à l’inceste, revient encore à assumer le désir du meurtre du Père pour mieux prendre sa place : non pas dans le lit de maman, mais comme nouveau père. Ce qui n’est pas plus glorieux, si on remet la majuscule à Père. « Vous serez comme des dieux »… Ou alors, vous fusionnerez avec Gaïa... Bref, le serpent a plus d’un tour dans son sac. L’Œdipe des psychanalystes a au moins le mérite d’illustrer assez bien la crise d’adolescence que traverse notre civilisation. Nous sommes en plein dans le meurtre du Père, presque déjà les yeux crevés, dans le lit de maman.

Alors quand j’ai dit tout ça, je n’ai pas dit grand-chose. Parce que moi non plus je n’ai pas dit ce qu’était un père, et donc ce qu’il était si important de faire redécouvrir. Parce que sans opposer tout à la fois aux idéologues du queer et à la psychanalyse freudienne une évangélisation brute de décoffrage, nous avons des pistes psychiques à explorer – notamment avec René Girard pour commencer – qui n’occultent rien de la dimension spirituelle de l’homme. Et ensuite nous avons l’intelligence de la révélation, l’anthropologie biblique. Et c’est tout cela qui va être nécessaire, et même salutaire. Parce que le « mariage pour tous » passera ou ne passera pas… à dire vrai, même les cieux et la terre passeront... mais la parole de Dieu ne passera pas. Et si le « mariage pour tous » ne passait pas, sans que nous ayons pourtant fait ce travail de fond, sans que nous ayons annoncé le Père, alors nous n’aurons fait que coller un pansement sur une jambe de bois. Parce que la justice du royaume d’ici-bas n’a de sens qu’en tant qu’elle nous montre la justice du royaume des cieux. Aussi, nous ne pouvons pas couper à cet exercice de fond.

Mais comme j’ai déjà été bien long, cher lecteur chéri que j’aime, tu devras attendre la semaine prochaine pour que je t’entretienne de mes développements sur le sujet. Bisous.

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12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 09:00

Rembrandt---adoration-des-bergers.jpgJe ne viendrai pas manifester dimanche à Paris contre le projet de loi du « mariage pour tous ». Non que je ne le veuille pas. Mais je suis désormais retenu par d’autres obligations.

De la chambre d’hôpital où j’ai passé la semaine, au chevet de mon fils, j’ai ouïe dire que France 2 avait diffusé une émission débat intitulée « L’enfant pour tous » pour parler adoption et procréation médicalement assistée. Je n’arrive pas à savoir comment ils ont osé une émission avec un titre pareil. Je ne comprends plus ce qu’il peut se passer dans l’esprit de nos contemporains pour pouvoir assumer ça.

J’avais dans l’idée que l’enfant est par définition une personne à part entière, et une personne plus vulnérable que les autres. Certes un enfant ne vote pas, un enfant est rarement questionné sur ses orientations sociales, politiques ou même religieuses. On lui pose des interdits et des obligations. On lui dit ce qu’il doit et ce qu’il ne doit pas faire. Tout petit, on organise son environnement sans le consulter. Même au sein de la famille, d’une manière générale, le petit enfant ne vote pas, ne décide pas. Il ne participe à aucune forme de « gouvernement » de la plus petite à la plus grande des organisations sociales dans lesquelles il s’inscrit. Mais cela ne fait pas de lui un esclave ou une chose. Parce qu’à l’enfant on donne, on est là pour lui, on se sacrifie pour lui.

Dans certaines antiques traditions surtout, il arrivait fréquemment que l’on consacre un enfant, le premier né, à Dieu. On faisait un enfant pour Dieu, en un certain sens. Plus souvent, plus naturellement, un enfant portait en lui la responsabilité du renouvellement des générations, de l’espèce, de la nation, du clan, de la famille. Du seul fait d’être là, d’être venu au monde. Alors sans doute, on a toujours fait un enfant « pour quelque chose ». Mais que l’on me pardonne, je ne connais qu’un seul enfant qui soit né « pour tous ». C’est celui de Bethléem, l’agneau de Dieu consacré pour le salut du monde. Et il n'est pas un droit, mais un don. Oui, Noël est bien la célébration de « l’enfant pour tous ».

En ce temps de Noël, parler de « l’enfant pour tous » pour évoquer sous toutes ses formes le « droit à l’enfant » me semble être une perversion dont les générations futures qui s’en sont relevées auront honte pour nous. J’ai honte de notre génération qui fait de la personne vulnérable un simple objet de désir, une chose que l’on fait ou que l’on jette, et bientôt une marchandise. Oui, une chose que l’on fait ou que l’on jette, parce que dans notre société qui a désormais régressé à un tel stade d’inhumanité, on jette l’enfant non conforme aux attentes. Qu’il arrive par surprise et il est avorté. Qu’il s’annonce particulièrement vulnérable, handicapé et économiquement pas rentable pour la société, et cette possibilité d’avortement est élargie jusqu’au terme de la grossesse. Il ne faudrait surtout pas que nous ayons trop à donner à l’enfant ! Alors 9 fois sur 10, quand un handicap est annoncé, on fait disparaitre cet enfant.

Mais puisque l’enfant est à ce point réduit à une chose désirée, on ne voit plus de raisons de ne pas en procurer à tous ceux qui le désirent. On s’assurera sans doute quand même que ceux qui en auront la charge sont en capacité d’en faire un bon agent économique plus tard. Mais qu’importe si ce sont une, deux, trois, quatre personnes, quel que soit leur sexe et la nature de leur union, qui désirent un enfant. Il faut maintenant satisfaire à leur désir, et leur procurer l’enfant. D’une manière ou d’une autre. Ce petit être vulnérable se trouve désormais investi de la charge de devoir combler un manque, satisfaire une envie, être l'aboutissement d'un projet. Ce n’est pas nouveau, et ce n’est certainement pas le projet de loi actuel qui va créer cette situation. C'est vrai. Cette situation existe depuis fort longtemps désormais. Elle existe par les couples stériles qui expérimenteront toutes les techniques médicales possibles pour satisfaire leur désir d’enfant. Elle existe par ceux qui feront le tour du monde pour en adopter un, quitte à le faire de manière clandestine et avec un gros chèque. Elle existe par ces séparations « par consentement mutuel » où l’on se dispute la garde de l’enfant. Et merde, elle existe par moi qui ai dit un jour à mon épouse : « j’ai envie d’un enfant ».

Oui, le désir d’enfant n’a pas attendu un projet de loi pour s’exprimer. Et Dieu sait que je comprends le désir d’enfant. Mais il y a un ordre, une classification, dans le don, que ce projet de loi renverse totalement. L’enfant est vulnérable, donc premier. Et s’il peut donner la satisfaction de ce désir, ce n’est qu’à la condition que nous puissions lui donner plus. Lui donner tout. De l’amour bien sûr, mais aussi un père, une mère, une généalogie, un foyer. Et surtout, derrière tout ça, le sacrifice de notre propre désir. L’essence du don à l’enfant est là. Le don de soi commence par là.

Car le désir d’enfant est par nature un désir à sacrifier. Parce qu’un enfant prend tout, puis un enfant s’en va, un enfant nous quitte un jour. Le désir d’enfant n’est pas un désir à satisfaire, mais un désir à immoler. Il s’en trouve qui seront à sacrifier plus tôt que d’autres, au stade premier de l’envie souvent. Et d’autres qui devront être sacrifiés sur l’autel de l’émancipation, du fameux « l’homme quittera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme ». Malheureusement il y aura toutes ces situations où des parents vivront dans l’illusion du don d’eux-mêmes, en n’ayant pas su sacrifier ce désir : du couple stérile (quelle qu’en soit la raison) qui trafique pour avoir un enfant, à tous ceux à qui il faut répéter encore et encore et encore « nos enfants ne sont pas nos enfants ».

Gageons tout de même que personne n’aura à sacrifier son désir aussi parfaitement qu’il fut demandé à Abraham. Car l’épisode biblique de la ligature d’Isaac est précisément là pour nous enseigner ce modèle du désir d’enfant, et comment nous devons y répondre. Oui, contre toute logique apparente, il faut pour avoir une descendance, renoncer complètement à l'enfant (l’offrir en sacrifice à Dieu). Alors ce n’est pas l’enfant qui sera sacrifié, mais seulement le désir (le bélier). Cet enseignement a 3000 ans, et il n’a pas pris une ride. Parce que cet enseignement est éternel.

En matière de vocations et d’épreuves, il n’y a donc pas d’égalité qui tienne. Depuis la chambre d’hôpital où j’écris, je veille un enfant qui porte beaucoup sur ses petites épaules. Il n’est pas le modèle d’enfant que l’on s’attend à avoir : handicapé, quand il n’est pas complètement terrassé par la fièvre comme ces derniers jours, il communique avec nous en criant et nous donnant des coups de poings. Depuis 5 ans il perturbe lourdement notre sommeil. Mais il porte en lui une esthétique de la vie qui brille par sa vulnérabilité, par laquelle chaque sourire est un trésor. Il n’est pas l’idée que l’on se fait de « l’enfant pour tous ». Et pourtant je suis convaincu que la croix qu’il porte sauve aussi le monde.

Depuis la chambre d’hôpital où j’écris, enfin, je vois des médecins se mettre en quatre pour comprendre ce qu’il a, des infirmières, infirmiers et auxiliaires de puériculture d’un dévouement et d’une gentillesse exemplaires ; je croise, dans les couloirs, des parents à la mine inquiète ou fatiguée d’avoir veillé ; j’entends des prières. Dans ce service de pédiatrie, je ne vois personne qui revendique un droit à l’enfant, pour lui ou pour tous. Ce que je vois remet un peu l’humanité à l’endroit, et la porte à bout de bras dans un seul et même cri : « tous pour l’enfant ».

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