Comme je l’ai écrit ici récemment, la pseudo-prophétie de saint Malachie dont s'est momentanément emparé le
web, comme à l'approche de chaque conclave, n’a rien d’une prophétie et est, pour dire le moins : sans intérêt. En revanche, il est une prophétie dont j’aimerais t’entretenir, qui me semble dire
beaucoup du conclave… ou des conclaves, et qui mérite franchement qu’on s’y arrête. Cette prophétie, c’est celle, bien connue, de Daniel, dite des « soixante-dix semaines ».
Sont assignées soixante-dix septénaires pour ton peuple et ta ville sainte pour clore la transgression, pour mettre fin aux péchés, pour expier l'iniquité, pour apporter justice éternelle, pour
sceller vision et prophétie, pour oindre le Saint des Saints. Prends-en connaissance et intelligence Depuis l'instant que sortit cette parole qu'on revienne et qu'on rebâtisse Jérusalem jusqu'à
un Prince Messie, sept septénaires et 62 septénaires, restaurés, rebâtis places et remparts, mais dans l'angoisse des temps. Et après les 62 septénaires, un messie supprimé, et il n'y a pas pour
lui... la ville et le sanctuaire détruits par un prince qui viendra. Sa fin sera dans le cataclysme et, jusqu'à la fin, la guerre et les désastres décrétés. Et il consolidera une alliance avec un
grand nombre. Le temps d'un septénaire ; et le temps d'un demi-septénaire il fera cesser le sacrifice et l'oblation, et sur l'aile du Temple sera l'abomination de la désolation jusqu'à la fin,
jusqu'au terme assigné pour le désolateur. (Dn 9, 24-27)
Cette prophétie de Daniel a fait couler beaucoup d’encre, vu que - cela ne t'aura pas échappé - elle est plutôt hermétique. Et elle pose en plus certains problèmes de traduction, sur lesquels,
d’ailleurs, la Bible de Jérusalem que je cite ici (en la modifiant légèrement), ne tranche pas ; traductions qui font l'objet d'importantes controverses depuis... depuis sans doute les premiers
temps du christianisme. Cette prophétie était pour les premiers chrétiens au coeur de leur annonce de Jésus comme Messie, et il traine encore quelques accusations non liquidées de falsification
du texte par les juifs pour mieux contrer la profession de foi chrétienne. On a trace de cela notamment dans des différences notables entre le texte massorétique et des versions pré-chrétiennes
de la Septante. Mais bref.
Certains érudits ont vu dans cette prophétie un décompte précis des semaines d’années (une semaine d’année = 7 ans, 70 semaines = 490 ans) entre la reconstruction du Temple au retour de la
déportation à Babylone, et la passion de Jésus[1]. D’autres ont vu un décompte des semaines de jours entre le moment de l’annonce à Zacharie (le tonton par alliance de Jésus) et la présentation
de Jésus au Temple qui clôture le récit de l’enfance[2]. Du Temple au Temple, comme pour appuyer ce signe qui habille l’événement de l’Annonciation ; lequel a en commun avec la prophétie cette
très rare présence biblique de l’ange Gabriel.
Pour être honnête, les questions de datation me passionnent, mais ces interprétations de la prophétie de Daniel me laissent froid.
Parce qu’aucune d'elles n’explique pourquoi 70 semaines, et pas 71 ou 82. Il y a un moment où il faut se poser les bonnes questions : si Dieu est maitre de l'histoire, au point de pouvoir
l'anticiper, c'est donc qu'Il a voulu ce nombre. Pourquoi ? Et s'il s'agit d'annoncer un événement précis dans le temps, pourquoi est-ce si opaque ? Alors même si cela a un côté un peu sulfureux,
il faut se rappeler que les nombres ont leur importance dans la Bible. Et il y a bien un moment où il faut se retrousser les manches pour le comprendre. Parce que prétendre donner la
signification de cette prophétie par sa correspondance avec des événements temporels – que les spécialistes me pardonnent – me fait juste penser à une devinette carambar, du genre « Pourquoi les
poules traversent-elles la route ? Pour aller de l’autre côté, bien sûr ». On répond complètement à côté. On fait typiquement dans le registre de la lapalissade.
Après, ce n’est pas parce qu’on va se poser la question de la symbolique de quelques chiffres qu’il faut croire qu’on va faire dans la cryptographie. Il y a ça de bien avec la Bible, c’est
qu’elle contient en elle-même les clefs de son propre langage. Or justement, il y a dans l’Ecriture, comme dans la glose qui s’est développée autour, une signification récurrente pour ce nombre
70… qui va nous ramener au conclave… si si, tu vas voir, il faut juste être un peu patient. Et puis entre nous, je vais te dire, essayer de comprendre cette prophétie, avec ou sans conclave, est
de toute façon d’une grande importance. Pour preuve, l’ange Gabriel, s’adressant à Daniel, dit ceci :
Au commencement de tes supplications, une parole a surgi et je suis venu te l’annoncer, à toi qui est l’homme des prédilections. Donc pénètre la parole, comprends la vision (Dn
9, 23).
L’insistance de l’ange Gabriel sur la nécessité de comprendre est notable déjà au chapitre précédent.
J'entendis la voix d'un homme, au milieu de l'Oulaï, qui criait et disait : « Gabriel, donne à celui-ci l'intelligence de cette vision ». Et il vint près du lieu où j'étais, et
quand il vint, je fus effrayé et je tombai sur ma face ; et il me dit : comprends, fils d'homme, c’est le temps de la fin que révèle la vision. (Dn 8, 16-17)
Jésus lui-même, en évoquant cette prophétie, en rajoutera une couche :
Et cette Bonne Nouvelle du Royaume sera proclamée dans le monde entier ; il y aura là un témoignage pour toutes les nations. Alors viendra la fin. Lorsque vous verrez l’abomination de la
désolation, comme l'a dit le prophète Daniel, dans le Lieu Saint, que le lecteur [de l’Ecriture] comprenne ! » . (Mt 24, 14-15)
Voilà, je tente une habile transition. Oui, bien sûr, il est question d'un temps de la fin. Mais comme pour toute chose dont l'accomplissement participe du salut de l'humanité. Ce que
montre indirectement cette parole de Jésus, c'est que la prophétie a à voir avec les nations, l’ensemble des peuples, et par là, avec l’universalité. Car ce n’est pas par hasard si, évoquant la
prophétie de Daniel, Jésus parle du monde entier et de toutes les nations. Cela vient en premier lieu du chapitre 10 de la Genèse, où le nombre des peuples évoqués comme descendant des fils de
Noé est de 70 (si, j’ai vérifié… je m’y suis repris à plusieurs fois, mais quand même… on occupe ses soirées comme on peut, hein). Ils sont censés représenter la totalité des peuples de
la terre, avec chacun leur langue spécifique. Ces nations sont celles qui, peu après ce « recensement », se trouvent impliquées dans la construction de la tour de Babel, puis dispersées par Dieu
en les rendant inaptes à comprendre leurs langues respectives.
Le Talmud fourmille de références aux 70 nations, indiquant notamment que chacune d’elle est sous la protection d’un ange spécial, à l’exception d’Israël, qui est sous la protection de Dieu seul.
On y trouve par exemple l’affirmation selon laquelle la Torah a été donnée en 70 langues, pour toutes les nations de la terre. Le mythe concernant la rédaction de la Septante (qui veut dire 70)
vient également de là, dans le sens où les 70 sages d’Alexandrie impliqués dans la traduction en grec de l’Ecriture représentent, au moins a posteriori, chacun une nation avec sa langue. Et le
miracle fut que ces 70 traducteurs aboutirent à un même texte grec, mot pour mot, faisant de la Septante une traduction proprement inspirée.
Les 70 sages du Sanhédrin figurent également cette universalité de la Loi. Le prototype de ce Sanhédrin se retrouve dans les 70 personnes qui devaient entourer la Tente du Témoignage, ainsi que
Dieu l’avait ordonné à Moïse : ils évoquent ainsi cette totalité des nations et des langues, et donc l’universalité de la révélation de Dieu, et de sa présence au milieu des hommes.
Enfin, il faut rappeler ici l’ordonnance de la fête de Souccot, la fête des tentes, qui implique le sacrifice de 70 taureaux, pendant les sept jours de la fête : 13 taureaux, le premier jour, 12
taureaux le deuxième, etc… jusqu’au septième jour, un sacrifice de 7 taureaux. Le total faisant 70 (cf. Nb 29, 1-34). Les sages du Talmud considéraient effectivement ces holocaustes commandés par
Dieu à Moïse comme un sacrifice d’expiation pour les nations (Soucca 55b), en lien avec la prophétie de Zacharie sur le retour à venir des nations à Jérusalem au moment de la fête de Souccot (Za
14, 16-19) [3].
Enfin, le Talmud évoque quelque chose d’important : la glose raconte que les anges comprenaient toutes les langues, sauf l’araméen, si bien qu’il n’était pas conseillé de prier dans cette langue.
Tous ? Sauf l’ange Gabriel (tiens donc) ! Ce serait grâce à Gabriel que Joseph, fils de Jacob / Israël, aurait appris la totalité des 70 langues lui permettant d’intégrer la cour de Pharaon
(Sotah 36b). Gabriel serait donc l’ange qui comprend toutes les langues, les 70 langues, et qui les enseigne.
Il ressort pour l’instant que la prophétie des 70 semaines ou septénaires,
dont le prophète parle en se gardant bien de préciser s’il s’agit de jours ou d’années, concerne moins une indication de durée, qu’une prophétie de Pentecôte : une réparation du péché de Babel et
de ses conséquences, et un retour des nations dans la Jérusalem accomplie, la Jérusalem céleste. Il n’est d’ailleurs nul besoin d’évoquer l’analogie entre Babel et Babylone, la ville dans
laquelle sont déportés les juifs au moment des supplications de Daniel, et sur laquelle est censée porter la prophétie, pour le montrer. Le nombre 70 suffit à évoquer les nations.
Quant au septénaire, ce n’est pas d’abord une durée, mais un cycle… et un cycle de création. C’est le cycle d’une création accomplie, du commencement au Shabbat, ainsi que nous en avons le
prototype avec les sept jours de la Genèse. Et si la prophétie parle de 70 septénaires, c’est bien qu’il s’agit de recréer l’ensemble des peuples, divisés chacun selon leur langue, pour n’en
faire plus qu’un seul, uni dans le Christ. Une nouvelle création par peuple, une expiation par langue et par nation pour marquer l’accomplissement à l’universel de tout ce qui ne concernait
jusqu’alors qu’Israël.
Bien entendu, la prophétie est complexe et semble nous éloigner de plus en plus de cette histoire de conclave. Notamment le découpage obscure en 7 septénaires, puis 62 septénaires, puis 1
septénaire. On peut essayer de le comprendre si tu as encore un peu de patience en stock. Une première chose : il est vraisemblable que le nombre 62 ne signifie rien d’autre que le reste de la
soustraction du 1 et du 7 au nombre total de 70. Voilà déjà ça de moins (je dis ça parce qu'au bout de deux semaines de recherche, j'ai renoncé). Et ceci parce que les symboles très nets
de la prophétie sont à la fois le 70, le 1, le 7 et le fait qu’il y ait trois temps dans le processus de libération.
Le 70, nous
l’avons vu, concerne l’ensemble des nations. Le septénaire final figure une unité et est symbole d’un accomplissement (symbole courant qui se retrouve ailleurs dans la Bible). Les trois temps
montrent une action divine, une œuvre du Dieu trinitaire. Il nous reste donc à comprendre les 7 premiers septénaires. Et nous avons là précisément le détail de la prophétie : la Pentecôte, qui
rejoint le sens global. D’après la tradition hébraïque, Moïse reçut la Torah sur le Sinaï au moment de la fête de Shavou’ot, la fête des semaines : sept semaines après Pessa’h. Shavou’ot est une
des trois fêtes d’obligation, mais elle n’est pas instituée avec une date propre, elle est définie par rapport à Pessa’h, selon ces sept semaines, évoquant ainsi une réalisation parfaite, un
Shabbat Shabbaton. La tradition juive, encore aujourd'hui, parle du Shabbat Shabbaton, surtout évoqué pour Yom Kippour (Lv 16, 30), comme d'un repos d'unité et de paix - pour le
peuple juif, mais je me permets d'élargir à l'universel - et d'un retour aux racines. Nous savons par ailleurs que c’est le jour de Shavou’ot que les apôtres reçurent l’Esprit Saint et se mirent
à parler en langues (!), de sortes que des personnes venant de toutes les nations qui sont sur la terre (!!) les comprenaient, chacun dans sa propre langue.
Le miracle de la Pentecôte était prophétisé par Daniel : il s’agit, au moins symboliquement, du don de la Torah, parfaitement accomplie dans le Christ, la Révélation (traduction de
Apocalypse), à toutes les nations. Et plus exactement, du don de compréhension de la Parole. C’est une part essentielle du processus de rédemption, la libération de l’intelligence, la
libération de la vision. Que le lecteur comprenne ! C’est en vue de cette libération qu’il faut transcender les langues, c’est-à-dire la culture. Le récit de Babel évoque symboliquement
la tentation (très contemporaine) d’atteindre par ses propres vérités et raisonnements (la brique pour pierre, et le bitume pour mortier) une spiritualité universelle (atteindre le ciel). Il
faut, pour réaliser l’unité de l’homme en Dieu, défaire d’abord la fausse unité que l’homme s’est fabriquée en lui-même. Que ce soit l’homme comme personne, ou l’homme comme peuple, le microcosme
comme le macrocosme. C’est ce qu’il advient dans le récit de Babel, quand Dieu confond toutes les langues. Mais il faut ensuite refaire cette unité autour de Dieu, qui appelle sans cesse l’homme
à cette unité en Lui, dans son royaume : « Je serai votre Dieu et vous serez mon peuple » martèle l’Ecriture.
Voilà, c’est un peu tout cela que m’évoque un conclave, même si ce billet sent le recyclage d'une réflexion qui n'avait rien à voir au départ. Je vais être parfaitement honnête avec toi et
remettre les choses dans le bon ordre : j'ai mis du temps ce dernier mois à comprendre pourquoi j'étais obsédé par cette prophétie (si, parce que bon, ça m'a un peu obsédé, quoi)... et puis j'ai
commencé à comprendre un peu après la renonciation de Benoit XVI, quand on a commencé à parler du prochain conclave.
Oui, l'élection d'un pape c'est un événement réellement prophétique, où de toutes les nations sont nés des disciples, qui se rassemblent pour accueillir l’Esprit Saint, en vue d’une unité, une
unité promise à l'humanité toute entière. C’est en particulier cela qu’est la figure du Pape pour l’Eglise universelle : cette figure d’unité. Et c’est aussi pour ça que ce jour de la Pentecôte,
dans les Actes des apôtres, c’est Pierre qui prend la parole. Pour moi, l’événement de la Pentecôte est le premier conclave de l’histoire de l’Eglise, d’une certaine manière. Certains voient dans
la préparation à l'élection d'un nouveau pontife l’occasion d’exacerber les divisions, les luttes intestines, les guerres de clans. Pourtant, pour l’Eglise et pour le monde, c’est un moment
capital, sous l’inspiration de l’Esprit Saint et sans aucun doute sous la bonne garde de l’ange Gabriel ; un moment pour entrer dans l’intelligence de l’unité. Une unité qui ne nous appartient
pas, parce qu'elle est réalisée de la main de Dieu. Ce n'est pas juste une élection, un temps spécial dans la gouvernance d'une institution. C'est un signe eschatologique, un signe essentiel
quant au projet que Dieu a pour l'Homme : un sacrement de Pentecôte, en vue d'une Transfiguration de l'humanité.
[1] Voir par exemple Jésus Christ dans l’histoire, Arthur Loth, éditions François-Xavier de Guibert, 2003
[2] Voir Les évangiles de l’enfance du Christ, René Laurentin, Desclée, Paris, 1982
[3] Au passage, nous entendons ce dimanche le récit de la Transfiguration de Jésus, qu'il est appréciable d'écouter en sachant que c'est précisément dans le contexte de la fête de Souccot qu'a
lieu cet événement extraordinaire. Ce qui fait que la remarque de Pierre (construisons trois tentes...) n'a rien d'une idée à la con, comme on l'entend trop souvent. La seule raison pour laquelle
l'évangile dit que Pierre ne savait pas ce qu'il disait, c'est que le vrai Tabernacle est réalisé devant lui, en Jésus, et a déjà parfaitement accompli le rituel de la fête. C'est cela qui
échappe à Pierre, et c'est la présence de la nuée qui vient lever le voile ici sur cette réalité. Cette fête de Souccot qui célèbre le retour de la nuée de Gloire pour protéger les hébreux dans
le désert, s'accomplit réellement dans cet événement du mont Thabor, où elle les couvre de son ombre (Lc 9, 34), comme l'annonçait déjà l'ange Gabriel à Marie (Lc 1, 35) et comme elle le fit en
d'autres temps, au moment de l'onction du Tabernacle (Ex 40, 35 et suivants) résumant tout l'Exode d'Israël.